Un quidam nommé Dragone

Sagittaire ascendant Balance, ballotté entre La Louvière et Las Vegas, projets sociaux et mégalos, qui est Franco Dragone ? Le génial metteur en scène du Cirque du Soleil, dont la dernière création «Quidam» sera à Anvers dès le 6 avril, certes mais encore ?

LAURENCE BERTELS

Sagittaire ascendant Balance, ballotté entre La Louvière et Las Vegas, projets sociaux et mégalos, qui est Franco Dragone ? Le génial metteur en scène du Cirque du Soleil, dont la dernière création «Quidam» sera à Anvers dès le 6 avril, certes mais encore?

Revenu au pays voici un peu plus d'un an, l'enfant prodige est né dans la baie de Naples pas loin de la menace du Vésuve. Cependant, Franco Dragone pousse réellement sur les terrils noirs de La Louvière où, à 7 ans, il rejoint son père, travailleur immigré.Il n'a pas pour autant le souvenir d'une enfance malheureuse.

Adolescent, il ne s'inscrit pas à l'école technique du coin, mais bien à l'Athénée très réputé de Morlanwelz car comme le disait un ami du paternel, « avec l'Athénée, on peut tout faire.» En tout cas, découvrir les joies de la fable déclamée comme «Le chat, la belette et le petit lapin» pour laquelle l'élève prometteur avait mis tout son coeur. Même s'il roulait les «r», raison pour laquelle il s'est longtemps baladé avec un crayon en bouche. De là à mettre un jour en scène le plus grand cirque du monde, il lui restait plus d'une pitrerie à inventer si l'on peut céder à l'aisée tentation.

Entre le terril et le retour à La Louvière avec le très médiatique «Décrocher la lune», il y eut en effet un long et déterminant passage au Québec, une impressionnante implantation à Las Vegas avec «Mystère» et «O», deux spectacles permanents, et surtout la lente maturation d'une multitude de projets d'envergure qui foisonnent aujourd'hui dans la région du Centre.

Car après avoir fait le tour du monde, le Louviérois a fait le pari d'amener le monde à lui, pas loin de la rue Jules Destrée où il crèche actuellement en attendant que ses studios géants sortent de terre comme de nulle part. «Il n'y a pas beaucoup de mérite à planter un arbre dans la forêt nous dit-il mais par contre, faire pousser une fleur dans le désert»

Le désert semble effectivement être de la partie en cette journée de décembre où nous l'avons rencontré.

Grisaille, pluie glaciale, petite rue de banlieue, boue et travaux sur l'autre rive, rien n'invite à l'Alegria du Cirque du Soleil. Seul un immeuble paraît plus neuf, plus frais, plus rose. Là, sont provisoirement installées les Productions du Dragon avec leur sigle de feu, pareil à celui que crache parfois le Vésuve.

Les plans des prochains studios que veut créer Franco Dragone existent déjà. Le but est de créer un lieu de travail, de production et surtout d'exportation de spectacles à dimension internationale où l'on viendra et où on vient déjà de partout, parfois même en hélicoptère !

L'endroit ressemblera à celui du Cirque du Soleil qui, dans le même but, a investi au Québec, en 1996, 1,5 milliard de francs, grâce entre autres aux subsides des pouvoirs publics. Les représentants des nôtres, tel Elio Di Rupo apparemment convaincu, suivront-ils ? Ils ont déjà investi 12 millions officiels pour «Décrocher la lune» au mois de Mars 2000, et promettent d'encourager l'installation d'un Cirque du Monde qui aide les jeunes drogués, délinquants ou tout à fait décalés à retrouver une raison de vivre.

Le Cirque du Soleil consacre 1 pc de son budget global aux Cirques du Monde et après Londres et Amsterdam, La Louvière devrait être, selon la volonté de Dragone qui s'associe pour cela au Centre Culturel du Centre, le troisième point de chute européen du projet.

Extérieurement calme, souvent vêtu de noir, chaînes d'or au cou et au poignet, boucles noires à peine rebelles et derniers cigarillos avant son programme de remise en forme, Franco Dragone nous avoue sa vraie passion: l'amour des gens. Un amour qui est aussi né lorsqu'il s'est lancé en Belgique, voici vingt ans, dans le théâtre action avec les non acteurs de la Compagnie du Campus dont il exigeait de réelles performances afin d'éviter toute compassion. «J'ai suivi les cours à l'Académie, puis au Conservatoire de Mons. J'ai ensuite travaillé avec des artistes tels que Philippe Van Kessel ou Philippe Sireuil, mais je trouvais qu'ils faisaient du théâtre à l'intérieur du théâtre et ce n'est pas ce que je recherchais» nous dit l'homme qui, pour les mêmes raisons, préfère François Truffaut ou Vittorio De Sica à Lars von Trier.

Formation ensuite en Italie pour la commedia dell'arte dont il trouve l'enseignement trop archaïque, école de clowns à Paris dans la lignée de Jacques Lecoq, découverte du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine puis, dans les toilettes d'un bar de Montréal, rencontre décisive avec Guy Caron, alors directeur de l'École nationale du cirque de Montréal qui lui demande de venir animer un cours de commedia dell'arte. Le cours ex cathedra n'a pas lieu mais fait place à l'atelier, la collaboration se répète et, en 1985, Franco Dragone réalise la première mise en scène du premier spectacle du Cirque du Soleil qui portera le même nom. «Là, j'ai tout de suite senti que quelque chose d'important se passait, que je participais à un moment d'histoire. J'avais l'intuition d'arriver avec mon bagage, le théâtre action et les techniques du cirque. J'avais envie que la vie entre dans le spectacle, que celui-ci soit une histoire. J'ai encouragé la transdisciplinarité car c'est elle qui m'intéresse. On a tous construit le Cirque du Soleil ensemble. La machine est devenue importante. En parlant aux artistes, j'ai réalisé qu'il m'arrivait parfois de cautionner des décisions de la direction, mais je ne voulais pas devenir l'instrument de l'exploitation de l'artiste» dit le metteur en scène qui regrette peut-être un peu la fragile théâtralité des débuts du Cirque du Soleil dont il assurera bientôt une nouvelle mise en scène.

Bien plus à l'aise sur un plateau que dans une réception, son principal souci reste d'écouter l'artiste, de croire en lui jusqu'à la veille de la première, de penser, comme Yves Hunstad que c'est le personnage qui choisit son acteur comme la vie semble l'avoir choisi pour faire briller La Louvière et sauver cette proie facile pour la nostalgie en laquelle il se reconnaît.

© La Libre Belgique 2000


Outre le Cirque du Monde et après 15 ans d'expérience au Cirque du Soleil qui lui ont permis de mettre en scène des spectacles de grande renommée tels que Le Cirque réinventé, Saltimbanco, Alegria, Quidam, vus par plus de 23 millions de personnes, cet Italien de souche a des ambitions cinématographiques, télévisuelles, multimédia, jeune public avec la Compagnie des Mutants qui a déjà son billet en poche pour six semaines de représentations à New York. En outre, une Fabrique de clowns pour laquelle les auditions ont démarré et attirent des artistes du monde entier, une deuxième édition, en 2002, de «Décrocher la lune», opéra de rue qui avait enfiévré toute la région du Centre, et trois nouveaux spectacles permanents commandés pour Las Vegas qui nécessiteront chacun la construction d'un théâtre sont déjà à l'agenda des Productions du Dragon. Pour découvrir la griffe Dragone, on peut aller voir «Extreme» au Kinepolis Imax avec les grands moments du Cirque du Soleil et surtout, réserver pour Quidam, à Anvers dès le 6 avril. (0900.00.991) © La Libre Belgique 2000