«Le Roi Lear», dans la pureté du verbe shakespearien

Daniel Scahaise donne aux Martyrs un «Roi Lear» dépouillé et intense qui repose entièrement sur les acteurs et sur la puissance du poème dramatique. Un très beau moment

PAR PHILIP TIRARD
«Le Roi Lear», dans la pureté du verbe shakespearien
©Théâtre des Martyrs

CRITIQUE

Réputé injouable, le chef-d'oeuvre de Shakespeare - «son plus haut accomplissement, mais... non sa meilleure pièce», A.C. Bradley - suscite toujours l'attente et la crainte, chez les spectateurs comme dans le camp des artistes. La somme d'expérience humaine que contient «Le Roi Lear», sa haute densité poétique, sa charge spirituelle - il s'agit de l'initiation à la vie intérieure, avec mort et résurrection, d'un vieillard et non, comme souvent, d'un être jeune - ajoutent aux difficultés proprement dramaturgiques: scènes de folie sur une lande battue par la tempête, imprécision du cadre temporel, etc.

AU SERVICE DU SPECTATEUR

Face à l'adversité, et parce qu'il avait

«l'acteur pour jouer le rôle», à savoir Georges Pirlet, le metteur en scène Daniel Scahaise a fait un choix radical, celui de laisser parler d'abord le texte, faisant porter tout le poids de la représentation sur les comédiens. La pièce est donnée dans une nouvelle adaptation française de Gaston Compère, belle, riche, fluide et... simple. «On se met au service du spectateur», me soufflait l'écrivain samedi soir.

Inédit aux Martyrs, le dispositif scénique épingle l'action au centre du public, placé en vis-à-vis, pour moitié dans la salle et dans des gradins montés sur la scène, d'autre part. Au centre, un grand rectangle de terreau roux, sec et meuble, ceinturé par un étroit plancher de bois blanc. Dès l'entrée de Lear, un silence recueilli saisit la salle. L'heure est grave, dans le temps de la pièce et dans le monde qui nous entoure. Depuis l'attentat perpétré mardi dernier à New York, l'écoute des spectateurs est plus attentive, les mots semblent avoir gagné en intensité, comme lourds de sens neufs ou de menaces insoupçonnées...

Barbe blanche, cheveux ras, costume militaire, Georges Pirlet parle haut et bref, comme un homme habitué à commander une nation. Fou, Lear? Voire. À quatre-vingts ans, le monarque décide de se retirer et de régler de son vivant la succession du royaume pour éviter les dissensions. Résolu à diviser le pays entre ses trois filles, il se ravise soudain, estimant que Cordelia, la plus jeune, manque de chaleur dans l'expression de son amour filial. De surcroît, s'il lègue tout aux deux aînées, il entend vivre à leurs frais, chez l'une et l'autre, en alternance, entouré d'une suite de cent soldats...

Cet arrangement intenable va rapidement capoter. Rejeté de partout, trahi par les siens, Lear traverse une lande désolée battue par l'orage, tandis que le royaume entre dans une violente et rapide décadence. Symbole et instrument de ces terribles désordres, Edmond, fils bâtard de Gloster, surfe sur la vague des peurs et des passions, mu par une ambition veule mais sans limites. Christophe Destexhe confère à ce personnage essentiel de la pièce ce qu'il faut de bravade, de ruse et de bassesse, de sorte que l'on accepte l'idée que deux filles de roi et jusqu'à son père tombent dans ses filets.

Gloster, père indigne qui écoute les mensonges du fils illégitime, bannit injustement un fils loyal et accepte de fermer sa porte au vieux roi. Pour punition de son aveuglement, il sera énucléé au cours d'une scène sanglante, typiquement élizabéthaine, traitée ici avec une violence perverse mais sans complaisance. Bernard Marbaix a des allures d'OEdipe marchant aveugle vers Colone, sauf que Shakespeare, avec une dérision pathétique, fait choir son héros de quelques dizaines de centimètres alors que celui-ci croit se jeter du haut d'une falaise. L'humour, forcément noir, de l'auteur n'a peut-être pas, dans cette belle et exigeante mise en scène, trouvé sa juste place. À moins que les circonstances, encore une fois, ne nous aient provisoirement sectionné les zygomatiques.

LE VRAI VISAGE DE L'IRONIE

Pour le reste, autour de Georges Pirlet - d'une extrême sobriété, d'une grande justesse et d'une vaste amplitude dans les transformations intérieures de Lear -, la troupe de Théâtre en Liberté se hisse à la hauteur du propos. Stéphane Ledune campe la folie d'Edgar avec grâce. Dans le double rôle de Cordelia et du fou -

«une idée lumineuse de Giorgio Strehler», confie Scahaise -, Anne Romain confirme la maturité qu'elle s'est acquise sur les planches en une décennie.

Les figures du mal, liguées autour d'Edmond, développent une liturgie noire aux relents sado-maso du plus inquiétant effet. Hélène Theunissen est une vénéneuse Goneril, Isabelle De Beir une non moins hystérique Regane, Frédéric Topart en Cornouailles nous vaut un apprenti dictateur falot et meurtrier.

Et quand, parmi leurs cadavres enfin empêchés de nuire et ceux de leurs victimes, Albany (efficace Philippe Vincent) et Edgar proclament avoir tiré la leçon des errements de leurs pères et pairs, c'est tout un vibrant espoir teinté de mélancolique lucidité qui s'exprime, rendant à l'ironie humaniste, tant négligée par la perception contemporaine, ses lettres de haute noblesse. Le mal, nous dit Shakespeare, est aussi en nous et nos actes se paient cash au comptoir de la vie.

Bruxelles, Théâtre de la place des Martyrs, jusqu'au 3 novembre. Tél. 02.223.32.08.

© La Libre Belgique 2001