Ducarme veut «refonder» le National

Daniel Ducarme, le nouveau ministre des Arts de la Scène, s'explique dans «La Libre». Il veut refonder le Théâtre National en redéfinissant ses missions. Il prône la création d'une troupe fixe d'au moins 15 acteurs.

PAR GUY DUPLAT
Ducarme veut «refonder» le National
©Johanna de Tessières

ENTRETIEN

Le Théâtre National, première scène de la Communauté française, navire amiral de la politique des arts de la scène, reste au premier plan des agendas ministériels. Le ministre précédent, Richard Miller, avait réussi à sauver le National en construisant un tout nouveau théâtre qui sera prêt au boulevard Jacqmain en septembre 2004. Il avait aussi initié des projets dont plusieurs sont restés en rade: décentralisation partielle à Mons, missions d'audit préparatoire à un nouveau contrat-programme, changement de statut....

Son successeur, Daniel Ducarme, annonce à «La Libre», qu'il fait du National une priorité culturelle. Ses projets sont étonnants même s'ils restent non chiffrés et souvent fort flous «car le politique ne fixe que des pistes».«Le National est un très beau dossier, dit-il d'emblée, même s'il est périlleux. Dans un an, le nouveau théâtre qui aura coûté 24 millions d'€ à la Communauté, ouvrira ses portes. Ce sera un des dispositifs scéniques les plus performants d'Europe. Je voudrais que tout le monde s'active afin que d'ici la fin de l'automne chacun ait les garanties et les moyens pour assurer en septembre 2004, une vraie renaissance du National.»

1. S'ouvrir aux jeunes

Daniel Ducarme se souvient d'avoir fréquenté les gens du National et Jacques Huisman quand le PRL était logé dans la même tour Rogier que le théâtre. «Le National était alors le pôle théâtral de référence. Il doit retrouver ce rôle. Mais depuis 25 ans, le public a diminué de 65 pc. On parle beaucoup de l'exception culturelle, appliquons là. Faisons en sorte que toute la jeunesse retrouve le chemin du théâtre. Et pour cela, le thêatre doit leur plaire. Serait-ce trop demander, qu'il y ait chaque jour une matinée pour les jeunes? Ceux-ci sont confrontrés aux programmes télé qui ne leur offrent souvent que des produits formatés correspondant au modèle anglo-saxon. Il est illusoire de vouloir interdire ces émissions mais donnons aux 360.000 jeunes qui fréquentent l'enseignement secondaire une chance de découvrir autre chose et de mettre les pieds dans cette grande institution».

Daniel Ducarme croit qu'il y a moyen de le faire et cite en exemple le cirque «un art très noble qui s'est réinventé ces dernières, voyez le succès de Zingaro». Et le futur contrat-programme indiquera cette obligation de s'ouvrir davantage encore à la jeunesse.

2. Théâtre laboratoire

Daniel Ducarme se défend de tout raisonnement purement économique, le National doit rester un laboratoire prenant des risques. «Je suis prêt à supprimer l'obligation d'avoir au moins 12,5 pc du budget en recettes propres». Il affirme n'avoir aucun a priori par rapport à un théâtre élitiste ou populaire. «Je refuse autant l'argument de ceux qui disent qu'un spectacle qui marche bien est forcément mauvais, que celui de ceux qui disent qu'un spectacle qui marche mal est forcément bon».

Dans ce rôle de labo, Ducarme veut demander au National d'avoir une dimension interculturelle forte. «J'en discutais avec Tahar Ben Jelloun: Bruxelles doit s'ouvrir à toutes les cultures. Je n'ai rien contre le rap mais je voudrais qu'on présente aussi autre chose à cette jeunesse. Il est fabuleux d'avoir au centre de Bruxelles les cinémas de Brouckère et, à côté, le théâtre National, qui tous les deux permettent de partager des valeurs communes avec toutes les communautés».

Y compris la Flandre, ajoute-t-il. Il est très favorable au Kunstenfestivaldesarts. «Dès que le National sera à nouveau bien dans ses chaussures, nous devrons renouer des liens avec ce qui est poussé à Bruxelles par la Flandre. Et en attendant, je pourrais aider le Kunsten avec ma casquette de président de la région bruxelloise».

3. S'exporter

Le National, explique Ducarme, devra plus que jamais cultiver un rayonnement international et s'exporter. Daniel Ducarme ne veut plus mettre la décentralisation au coeur des missions du National. Il préfère des coproductions avec Arsenic par exemple ou avec les théâtres de Wallonie.

4. Une troupe permanente

Daniel Ducarme cite fréquemment l'exemple de la Comédie Française. Est-ce pour cela qu'il propose la constitution d'une troupe permanente d'acteurs au National, à contre-courant de ce qui se fait dans les théâtres? «Il faut retrouver cette dimension de troupe. Je pense à au moins quinze acteurs fixes, selon les possibilités budgétaires».

5. Une nouvelle direction

Daniel Ducarme veut changer toute la direction du National. Il ne croit plus possible pour un seul homme de supporter toutes les tâches. Pense-t-il mettre en place à la succession de Philippe Van Kessel un collectif de metteurs en scène ou de scinder les responsabilités selon les salles (grande et petite)? «Il faudra redistribuer les fonctions, c'est clair. Et permettre à des créatifs potentiels de 35 à 45 ans de faire éclore leurs talents. Je rends hommage à Van Kessel d'avoir assuré l'avenir du théâtre dans ces années terribles du déménagement. Il n'est pas candidat à sa succession mais il assurera les bonnes conditions de sa succession. Un appel à candidatures sera lancé. Il faudra connaître les nouveaux noms dans 4 à 5 mois, changer aussi les statuts du National en une entreprise publique autonome ou en une nouvelle asbl et rendre son conseil d'administration plus professionnel».

6. Les garanties.

Ducarme veut rassurer le secteur théâtral plongé, dit-il dans l'incertitude pour les futurs contrat-programmes. Il dit avoir été sensible au désespoir des intermittants en France. «Il y eu a des maladresses, mais leur grève traduit une formidable insécurité. Je veux stabiliser les théâtres en signant les contrat-programmes et que tout soit clair et résolu pour le début 2004. Cela m'obligera à un débat budgétaire difficile avec mes collègues et avec certains théâtres mais c'est mieux que de rester dans l'incertitude. Il y a aujourd'hui un déplaisir général et une grande demande de clarté.» Ducarme dit vouloir se battre pour que la Culture ait davantage de moyens financiers «même si l'éclatement des compétences est un grand handicap». «Car asseoir notre identité passe par la culture. Trop de Francophones restent fixés à la mythologie du passé, y compris industriel. Mais à côté de cela, il y a des expressions nouvelles, des talents qui se dégagent et qu'il faut aider». Ducarme ne chiffre rien encore mais il estime que le National doit avoir les moyens supplémentaires pour payer son infrastruture et qu'il faut une hiérarchie: «Le National est le pôle culturel de la Communauté. Il ne faut pas de balkanisation dans une petite région comme la nôtre». En insistant sur la remise en ordre, Ducarme jette-t-il la pierre à Richard Miller? «J'ai pris sa place pour faire lien et montrer que la Communauté doit se fonder sur les faits régionaux».

© La Libre Belgique 2003


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