Hafa, un précipice d'émotions

De la pollution, des inégalités Nord-Sud, de l'asile, il est question, avec plus ou moins de bonheur, aux dix-neuvièmes Rencontres théâtre jeune public de Huy. Epinglons 3 créations parmi les 37 présentées cette année, histoire de croquer d'emblée dans les plus belles pommes

LAURENCE BERTELS
Hafa, un précipice d'émotions
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À HUY

Pourquoi cacher aux enfants et adolescents la vraie face du monde dans lequel ils vivent? Soucieux depuis toujours de fuir l'infantilisme, le théâtre jeune public belge a fait son choix depuis longtemps. Sans oublier l'indispensable part de rêve dont chaque être humain a besoin, il désire ouvrir plus grands encore les yeux des plus jeunes. Pour mieux les armer sans doute, pour en faire aussi des adultes responsables et meilleurs, qui sait?, que ceux d'aujourd'hui. De la pollution, des inégalités Nord-Sud, de l'asile, il est donc question, avec plus ou moins de bonheur, aux dix-neuvièmes Rencontres théâtre jeune public de Huy. Epinglons 3 créations parmi les 37 présentées cette année, histoire de croquer d'emblée dans les plus belles pommes.

Nez à nez

Parti faire un tour dans le secteur social pendant trois ans, Philippe Léonard revient à ses premières amours, avec encore plus d'intensité et son nouveau Théâtre d'Orion. Plus touchant que jamais, juste, sincère et fragile, l'acteur tient, grâce à sa magnifique performance, une salle comble et comblée. Seul en scène, il évolue au milieu de dizaines de bouteilles, fioles, flacons, récipients. Il s'envole sur fond de musiques arabisantes ou baroques, rentre à nouveau dans sa bulle, interpelle discrètement le spectateur, transpire de tout son corps et de toute son âme. Directement inspiré du «Parfum» de Süskind, «Nez à nez» invite au voyage des odeurs, depuis 1492 avec la découverte de l'Amérique à Hiroshima en passant par les Mille et une nuits, les quarante voleurs, le parfum de l'amour et celui de la mort, lequel aura finalement beaucoup à dire. Mis en scène par Anne Van K, ce spectacle est écrit par l'acteur livrant un texte qui regorge de subtilités, de finese, de tendresse, de poésie, d'humour aussi. Joli cocktail qui laisse derrière lui un vrai parfum, de bonheur cette fois.

Trente-deux/dix

Luc Dumont, du Zététique, revient également avec un «Trente-deux/ dix» d'une écriture brute, actuelle.

Acteur réputé, l'auteur a cette fois préféré passer le flambeau à deux jeunes interprètes, Aude Lorquet et Julien Collard débordants de vérité. Deux jeunes essayent de s'aimer, se racontent leur histoire par le jeu des souvenirs. Les indices sont tracés à la craie sur les palissades de bois, unique décor. Rencontre sur la rambarde, mensonges, cris et incompréhension avec pour toile de fond la peur. Pour exister, on s'invente une mère héroïque, un père James Bond, récits entrecoupés par le trente-deux/dix d'Egon. A moins qu'il ne soit Sony. L'une, en tout cas, est meuf intello, l'autre se calme au lithium et la tension montera en même temps que l'émotion.

L'Hafa

Pour adolescents toujours, la Galafronie ouvre les portes du café Hafa, comme le précipice en arabe. Dans la foulée de l'expérience intéressante de l'an dernier, le théâtre donne la parole aux jeunes maghrébins sortis de l'Université de Saint-Josse, celle de la rue. Remuant et provoquant, «41 rue de la Limite» avait créé l'événement l'an dernier. On retrouve donc les «Glandeurs», à nouveau mis en scène par Ruud Gielens, avec envie et curiosité. Pour découvrir que leur projet tient la route, qu'ils ont mûri, que leur écriture s'est épurée. Pour plonger avec eux dans ce précipice, à Tanger, au bord de mer, dans ce café bien connu des clandestins qui y passent avant leur traversée du détroit de Gibraltar. Là, seuls quatorze kilomètres séparent l'Afrique de l'Europe. Le rêve est à portée de brasse; l'échec aussi, comme le relatent souvent les infos. Habitée par une colère contenue, une famille vivote. Les uns se résignent, les autres rêvent à l'autre côté. Le père est aveugle, la mère fait tourner le café, un fils gratte la guitare, l'autre regarde en face. Derrière cette trame se profile surtout celle de tant d'humains avec leur envie d'ailleurs, leur couple qui ne sait plus comment s'aimer, la mère qui craint de voir partir son fils. On n'assiste pas au spectacle, on le vit grâce au rythme de la pièce, à la vérité éclatée des sentiments mais aussi au jeu des acteurs, à Sara Vertonge, entre autres, qui laisse percer sa révolte dans la dignité. Du théâtre comme on les aime.

© La Libre Belgique 2003

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