Momo raconte Monsieur Ibrahim

L'arrivée à Bruxelles de «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran» se glissera sans doute dans le bouquet théâtral de la saison. Très remarqué au Festival off d'Avignon en juillet 2001, ce spectacle a déjà tourné plus de 250 fois dans divers pays de la famille francophonie dont la France et le Studio des Champs-Élysées à Paris.

Laurence Bertels
Momo raconte Monsieur Ibrahim
©D.R.

"A onze ans, j'ai cassé mon cochon et je suis allé voir les putes. Mon cochon, c'était une tirelire en porcelaine vernie, couleur de vomi, avec une fente qui permettait à la pièce d'entrer mais pas de sortir. Mon père l'avait choisie, cette tirelire à sens unique, parce qu'elle correspondait à sa conception de la vie: l'argent est fait pour être gardé, pas dépensé.» L'arrivée à Bruxelles de «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran» se glissera sans doute dans le bouquet théâtral de la saison. Très remarqué au Festival off d'Avignon en juillet 2001, ce spectacle a déjà tourné plus de 250 fois dans divers pays de la famille francophonie dont la France et le Studio des Champs-Élysées à Paris.Troisième volet d'une trilogie spirituelle qui va du judaïsme à l'islamisme en passant par le bouddhisme, ce texte sensible d'Eric-Emmanuel Schmitt raconte la rencontre de Momo alias Moïse, petit juif de la rue Bleue à Paris, et de Monsieur Ibrahim, épicier forcément arabe puisqu'il ouvre de huit heures du matin à minuit, même le dimanche.

A 13 ans, Momo est livré à lui-même. Résilient et curieux, il noue le contact avec Monsieur Ibrahim.D'une résonance particulière à l'heure où le conflit israélo-palestinien ensanglante le monde, le récit parle à chacun parce qu'il raconte l'histoire d'un individu, celle de l'acteur Bruno Abraham-Kremer et de son grand-père. Où l'on apprend que le «non» est acquis de naissance tandis que le «oui» est encore à obtenir, que le sourire engendre le bonheur et qu'à tout garder, on finit par tout perdre.

Parti étudier à la faculté de Nice, Bruno Abraham-Kremer s'est vite ennuyé sur les bancs de l'université. L'appel du théâtre l'a sauvé de la morosité et c'est en balayant dans une pièce de Molière qu'il a appliqué la devise soufie: «Balaye devant la porte de ton aimée et tu deviendras son amour.» Le jeune homme a, comme il le raconte, balayé sur le plateau devant sa propre porte.

Acteur dans des films de Bertrand Blier, Georges Wilson ou Pierre Granier-Deferre, comédien sous la direction de Joël Jouanneau, Robert Cantarella, François Kergoulay, il dirige également le «Théâtre de l'invisible».

En 1993, il met en scène et joue plus de 400 fois «Le Golem, l'homme d'argile» autour de la célèbre légende juive. C'est le premier volet de «sa» Trilogie de l'invisible. Puis l'acteur part au Tibet où il rencontre le bouddhisme et demande à Eric-Emmanuel Schmitt, qui avait été conquis par «Le Golem», d'écrire «Milarepa» dont une nonne lui a fait visiter la grotte. Succès presque identique, sans doute grâce au fait que la question du bouddhisme est comme celle du soufisme au coeur des raisons qui l'ont conduit au théâtre.

Après «Milarepa», l'homme part en Anatolie, voyage qui le conduira à faire une deuxième commande à Eric- Emmanuel Schmitt pour «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran» car seules deux lettres séparent Ibrahim d'Abraham. A son nom juif, Kremer a en effet ajouté Abraham du nom de son grand-père.

«Monsieur Ibrahim incarne la figure de mon grand-père. Comme dans les trois volets de cette trilogie, c'est mon histoire que je raconte, accompagné d'un musicien arménien, Aram Kéropyan, en mêlant fiction et réalité. J'ai voulu raconter cette relation avec mon grand-père car il fut une figure emblématique pour moi. Il était juif de tradition et on l'a transformé en musulman. Avec ces trois récits, je suis devenu l'acteur de ma vie. Comme je pars de ma propre histoire, celle que je connais le mieux, je peux la raconter plus en détail et si elle plaît, c'est sans doute aussi parce qu'il s'agit de l'histoire d'un individu, de la difficulté de la relation, d'entrer en contact avec le monde, le tout, avec une résonance particulière en raison de l'actualité. Les gens sont touchés à différents endroits et pour diverses raisons. Je me souviens par exemple d'un soir, en Ethiopie, où un spectateur qui ne connaissait ni le texte ni l'auteur est venu me trouver pour me confier qu'il avait eu le sentiment que je lui racontais personnellement cette histoire comme si je lui livrais un secret, ce qui lui avait donné une grande force émotionnelle.»

A la question de savoir si un spectacle pourra changer le monde, l'acteur, lucide, répond par la négative. Puis nuance son propos: «Mon ambition n'est pas de changer le monde mais le théâtre est le lieu d'une expérience humaine, ce qui explique pourquoi les gens peuvent y être bouleversés. Si on est touché, le temps d'un spectacle, cela mènera peut-être à autre chose. Je sais que ce ne sont pas les terroristes islamiques qui vont venir au théâtre, mais la pièce permet de voir que la réalité, au lieu d'être binaire, est complexe. Le texte raconte quelque chose de très fort sur l'altérité, rappelle qu'on ne connaît pas l'autre mais que lorsqu'on fait le pas nécessaire, comme Ibrahim qui veut découvrir Momo, l'évolution paraît soudain possible. Chacun a une porte d'entrée qui lui est propre, à lui de l'ouvrir.»

De l'écriture d'Eric-Emmanuel Schmitt, Bruno Abraham-Kremer dira encore qu'elle est savoureuse, philosophique, très construite et fournit à l'acteur une belle langue à dire. Qui oserait le contredire?

© La Libre Belgique 2004


"Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran", du 24 au 27 mars à 20h30 au Centre culturel d'Auderghem. Rens.02.660.03.03. ou www.tousensemble.be Bio Express 1958: Bruno Abraham-Kremer salue le monde. À 18 ans, il part étudier à la faculté de Nice. Un an plus tard, il découvre sa vocation grâce à un rôle de valet dans Molière. 1983: Bruno Abraham-Kremer commence sa carrière au cinéma sous la houlette de Bertrand Blier ou Pierre Granier-Deferre. On l'a encore vu récemment dans «Se souvenir des belles choses» de Zabou. Il joue actuellement dans «Podium». 1989: Création du Théâtre de l'invisible. 1993: Naissance de la Trilogie de l'invisible. L'acteur écrit, met en scène et joue «Le Golem, l'homme d'argile». En 1997 sonne l'heure de «Milarepa, l'homme de coton» écrit par Eric-Emmanuel Schmitt et premier volet de la Trilogie de l'invisible de l'auteur cette fois. «Milarepa» sera joué plus de 400 fois par Bruno Abraham-Kremer. 1999: «Monsieur Ibrahim et les fleurs du coran» constitue le troisième volet de la trilogie philosophique du Théâtre de l'invisible et le deuxième volet de la trilogie de l'invisible d'Eric-Emmanuel Schmitt rebaptisée «cycle de l'invisible» pour éviter la confusion. On suit toujours? Joué plus de 250 fois dans divers pays de la francophonie, ce spectacle fera un passage éclair à Bruxelles dès ce 24 mars et sera de retour à Paris pour l'automne.