De l'enfant juif à l'épicier arabe

La lenteur étant le secret du bonheur, selon Monsieur Ibrahim, Bruno Abraham-Kremer a pris le temps de raconter son histoire avant de déflorer le secret du Coran. Sobre et bonhomme, sincère et drôle, avec juste ce qu'il faut d'intonation, allant du rôle du petit Moïse à celui de Monsieur Ibrahim, l'acteur (cf. notre portrait dans la «Libre Culture» du 24 mars) offre un jeu certes épicé mais parfois dénué de piment contrairement au texte d'Eric-Emmanuel Schmitt «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran».

Laurence Bertels

La lenteur étant le secret du bonheur, selon Monsieur Ibrahim, Bruno Abraham-Kremer a pris le temps de raconter son histoire avant de déflorer le secret du Coran. Sobre et bonhomme, sincère et drôle, avec juste ce qu'il faut d'intonation, allant du rôle du petit Moïse à celui de Monsieur Ibrahim, l'acteur (cf. notre portrait dans la «Libre Culture» du 24 mars) offre un jeu certes épicé mais parfois dénué de piment contrairement au texte d'Eric-Emmanuel Schmitt «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran». Sans doute aurait- on aimé qu'il nous emporte plus loin dans cette formidable rencontre d'hommes, de cultures, de religions, de générations.

Troisième volet de la Trilogie de l'Invisible - après «Le Golem» et «Milarepa» - du Théâtre de l'Invisible créé par Bruno Abraham-Kremer en 1989, ce livre a été écrit à la demande de l'acteur désireux d'imprimer la figure emblématique de son grand-père. C'est donc en quelque sorte le «vrai Momo» qui monte sur scène. Seules deux lettres séparent en effet Abraham d'Ibrahim, frontière infime entre ces deux étonnants habitants de la rue Bleue - qui ne l'est pas -, entre ce petit garçon juif, livré à lui-même dès l'âge de 13 ans, et cet épicier forcément arabe puisqu'il est ouvert de 8 heures à minuit.

Au coeur du public, le comédien entame l'histoire de la tirelire en forme de cochon bien connue des lecteurs assidus. Conquis par ces premières lignes bien trempées, les spectateurs lui emboîteront le pas pour déambuler dans ce récit en trois temps à la ligne claire et dense.

Fils d'un avocat renfermé pour qui juif veut dire avoir de la mémoire, Momo a été abandonné par sa mère et cherche à trouver un grain de joie ailleurs que chez lui. La sagesse salvatrice d'Ibrahim, soufi, lui offrira l'air frais désiré en échange involontaire de la souffrance de la comparaison. L'enfant a froid chez lui, chaud chez M. Ibrahim. Parce que dans la petite épicerie chargée du vieil homme où les larcins sont pardonnés et les stars à la B.B. franchement roulées, tous les dialogues sont possibles, toutes les ruses bienvenues.

Découvrir ce texte sensible au théâtre doit certes ajouter au plaisir du spectateur tandis que le lecteur averti y verra une autre lecture; l'interprétation de l'acteur mettant inévitablement l'accent sur l'un ou l'autre fragment. L'intonation voulue par Bruno Abraham-Kremer rappellera avec acuité combien la relation père-fils a pesé sur les épaules de Momo tant il est vrai qu'un père qui vous abandonne puis se suicide sous un train, «c'est un fameux capital confiance», dira-t-il avec beaucoup de vérité avant d'entamer le grand voyage en Anatolie, retour aux sources rehaussé par la majestueuse apparition, en clair obscur, du musicien arménien Arama Kéropyan à la présence presque mystique pour la dernière quête, celle des chercheurs de vérité.

«Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran», jusqu'au 27 mars à 20h30 au Centre culturel d'Auderghem. Tél. 02.660.03.03, Webwww.tousenscene.be

© La Libre Belgique 2004