Declan Donnellan ou le théâtre à haute énergie

Les manuels de technique artistique renferment toujours leur lot de science de l'humain. L'étudiant en art qui travaille sur la représentation du corps en sort plus riche de connaissances sur l'anatomie. De même, les livres pratiques sur le jeu de l'acteur recèlent de précieux trésors sur le comportement et la psychologie - il suffit de lire «La Formation de l'acteur» de Constantin Stanislavski ou le «Petit organon du théâtre» de Bertolt Brecht pour s'en convaincre.

Philip Tirard

Les manuels de technique artistique renferment toujours leur lot de science de l'humain. L'étudiant en art qui travaille sur la représentation du corps en sort plus riche de connaissances sur l'anatomie. De même, les livres pratiques sur le jeu de l'acteur recèlent de précieux trésors sur le comportement et la psychologie - il suffit de lire «La Formation de l'acteur» de Constantin Stanislavski ou le «Petit organon du théâtre» de Bertolt Brecht pour s'en convaincre.

Le premier ouvrage à paraître en français du formidable directeur d'acteurs qu'est le metteur en scène britannique Declan Donnellan ne fait pas exception à la règle. Dans «L'Acteur et la cible», il nous livre, en même temps que certains de ses «secrets de fabrication» et un autoportrait de l'artiste au travail, une certaine vision de l'Homme. À savoir, essentiellement, que dans son âme s'unissent les contraires: pas de jour sans nuit, pas de bonté sans cruauté, pas de lumière sans ombre. De Shakespeare à Jung, Donnellan suit la trace d'un animal humain complexe, contradictoire, problématique...

Né en 1953 à Manchester (Angleterre) de parents irlandais - «Je suis irlando-londonien», aime-t-il à se présenter -, Declan Donnellan a fondé sa troupe Cheek By Jowl en 1981, avec son partenaire Nick Ormerod. Très remarquées - parfois controversées -, les réalisations shakespeariennes dépouillées et percutantes de cette jeune compagnie issue de l'Université de Cambridge l'ont rapidement fait connaître dans une quarantaine de pays.

La France a découvert le détonant élixir de jouvence Donnellan lors d'un mémorable «Cid» de Corneille au Festival d'Avignon en 1998. Aujourd'hui metteur en scène acclamé à l'opéra et au théâtre, en France, en Russie, en Autriche, aux États-Unis et en Angleterre, il n'en poursuit pas moins le travail avec sa compagnie (lire l'évocation leur «Othello» ci-dessous). Mais qu'est- ce qui fait courir cet artiste de Londres à Moscou, de New York à Paris, de Salzbourg à Bruxelles?

Le premier trait qui frappe dans sa personne est la formidable énergie qu'il dégage. Sa solide stature plutôt carrée est surmontée d'un visage rond et ouvert, d'où jaillit un regard à la fois attentif et espiègle, en perpétuel éveil, d'une vivacité que renforce le débit rapide d'une parole incisive, dialectique, ironique et modeste. Tout en lui exprime le mouvement: les traits animés du visage, le corps en proie à une irrépressible «bougeotte», l'élocution et la pensée perpétuellement sur le qui-vive. Sa personnalité rayonne un très attachant mélange de bonté, de joie et d'inquiétude.

Metteur en scène vigoureux au regard aigu, main de fer dans un gant de velours, Declan Donnellan trace une voie royale entre modernité scénique, théâtre populaire et écoute scrupuleuse du texte. A chacun de ses spectacles, on éprouve presque physiquement sa présence qui unit à tout instant les spectateurs, l'auteur et les interprètes dans une tension d'où naît le sens et l'émotion. Il faut avoir vu une rangée entière de spectatrices russes pleurer et rire à son «Boris Godounov» ou les festivaliers d'abord sceptiques puis assis au bord de leur fauteuil, le coeur aux lèvres, devant ce Rodrigue mulâtre à l'accent britannique, magnifique et pathétique, sublime et vulnérable, proche de nous en un mot...

Il connaît Bruxelles pour y avoir séjourné dans sa jeunesse («J'avoue que je me suis assez fort ennuyé à l'époque...») et pour avoir dirigé, en 1999, un stage pour les acteurs au Centre international de formation en arts de la scène (Cifas). Son «Cid» a été accueilli au Théâtre national où il devrait à nouveau être présent la saison prochaine. Il vient d'accepter aussi de prendre sous son aile le lauréat 2004 du Prix Jacques Huisman, bourse créée l'année dernière afin de permettre à un(e) jeune artiste belge de la scène de se perfectionner auprès d'un maître de renommée internationale.

C'est que Donnellan a de surcroît la fibre pédagogique. Après avoir été directeur associé du Royal National Theatre de Londres de 1989 à 1997, il lançait en 2002 la Royal Shakespeare Company Academy, une émanation de la célèbre troupe de Stratford, destinée à débusquer les grands acteurs et metteurs en scène shakespeariens de demain. Son livre témoigne de sa rigueur et de sa fantaisie (sous-titre: «Règles et outils pour le jeu - en 19 chapitres, avec 6 principes fondamentaux, 7 choix difficiles et 4 digressions incontournables»...), mais surtout de son profond désir de transmettre. Un simple exemple de son sens de la métaphore, dans le chapitre où il évoque la Peur, ennemie du comédien: «Elle (la peur) doit inventer un temps artificiel qu'elle puisse habiter et diriger; elle s'empare alors du temps réel, le présent, et le divise en deux jumeaux pratiquement identiques. Elle appelle une moitié de ce temps artificiel le passé et l'autre moitié le futur. (...) La Peur gouverne le futur sous le masque de l'Anxiété, et le passé sous celui de la Culpabilité.»

Bien qu'il préfère le concret aux généralisations théoriques ou aux explications fermées - «tout ce qu'on peut expliquer est mort», proclame-t-il en un saisissant raccourci -, son livre contient aussi quelques belles propositions sur les arts de la scène. Comme celle-ci, éloquente quant à la haute énergie qu'il investit dans l'acte théâtral: «Au théâtre nous voyons d'autres personnes ressentir ce que nous n'admettons pas ressentir nous-mêmes. Nous aimons que nos maisons soient sûres, alors nous avons besoin que nos théâtres soient dangereux. (...) Ne rentrez pas chez vous.»

«L'Acteur et la cible», par Declan Donnellan. Traduit de l'anglais par Valérie Latour Burney. Editions L'Entretemps, coll. «Les voies de l'acteur», 271 pp., env. 25 €.

© La Libre Belgique 2004


«Othello» Il n'est pas courant qu'un metteur en scène britannique soit invité avec sa troupe à donner un spectacle en langue originale1. Shakespeare en V.O., donc, sur-titré en français comme il se doit: la scène est à Venise, etc. Venise? Sans doute. Le plateau est presque nu - pas étonnant que Peter Brook signe la quatrième de couverture de son livre - à l'exception de quelques caisses de bois, objets à tout faire d'un spectacle où l'imagination du spectateur est mise à contribution. Et la triste affaire s'emmanche, immuable et pourtant fascinante. L'amour d'Othello pour Desdémone, la rancoeur de Iago de ne pas avoir été choisi comme lieutenant du généralissime maure, la montée du doute et de la jalousie dans le coeur d'Othello, la fin tragique et sanglante, le triomphe du Mal... Magistral directeur d'acteurs, Donnellan leur fait livrer une prestation très physique. La scène d'épilepsie, le meurtre de Desdémone sont d'un incroyable réalisme - mais aussi les scènes de combat «éclatées» dans lesquelles les protagonistes sont à des bouts opposés du plateau, l'un portant un coup de couteau, l'autre se tordant immédiatement de douleur. L'artifice du théâtre est ainsi mis en évidence sans que le choc de la violence soit atténué: le spectateur la ressent d'autant mieux - l'agression s'impose à la victime, c'est une invasion à distance de son espace privé. D.D. a formidablement compris le jeu de présence/absence qu'est le théâtre, reflet du fonctionnement de la psychologie humaine. Il parvient à faire jouer l'épique dans l'intime et vice versa. Le spectateur sort de là ému, bouleversé, différent. (Ph.T.) 1. Paris, Odéon - Théâtre de l'Europe, jusqu'au 10 avril. © La Libre Belgique 2004