Les «vieux jeunes» : exemplaire, hélas!

Ils sont cinq, furieux, ulcérés. Certains le diront avec des mots policés, Charlie Degotte le dira avec la verdeur qu'on lui connaît. Qu'on se le dise: «les vieux jeunes» sont de retour. Depuis dix ans, parfois depuis vingt ans, ils montent des spectacles et font travailler une génération de comédiens. Ils sont appréciés par le public et par la critique, apportant innovation et souffle nouveau.

GUY DUPLAT

RENCONTRE

Ils sont cinq, furieux, ulcérés. Certains le diront avec des mots policés, Charlie Degotte le dira avec la verdeur qu'on lui connaît. Qu'on se le dise: «les vieux jeunes» sont de retour. Depuis dix ans, parfois depuis vingt ans, ils montent des spectacles et font travailler une génération de comédiens. Ils sont appréciés par le public et par la critique, apportant innovation et souffle nouveau. Et depuis vingt ans ils sont sans aides. Ils s'appellent eux-mêmes la «génération sacrifiée» et leur histoire est exemplative d'une non-politique culturelle en Communauté française.

Combat sans résultat

«Depuis janvier 2000, disent-ils, nous qu'on a appelé ironiquement les «vieux jeunes» (Françoise Bloch, Pascal Crochet, Charlie Degotte, Xavier Lukomski et Lorent Wanson) menons une bataille pour notre reconnaissance institutionnelle, sans résultat jusqu'à présent. Pourtant, depuis janvier 2000, les promesses de conventionnement de la part des différents ministres qui se sont succédé aux Arts et aux Lettres se sont accumulées... Mais jamais nous n'avons vu une quelconque concrétisation de ces promesses.»«Aujourd'hui, alors que notre situation est à proprement parler désespérée, on nous renvoie sans rire à l'année 2007, voire 2010. Nous ne pourrons pas attendre cette date. Le pire étant sans doute que notre situation est tout à fait représentative de la situation d'un secteur théâtral tout entier qui se débat dans les difficultés énormes, dues essentiellement à une politique culturelle sans queue ni tête.»

Ils sont connus, fêtés souvent. Les théâtres en place en font leurs choux gras. Le spectacle «Et Dieu? dans tout ça» de Charlie Degotte a tourné en Belgique et en France. Lorent Wanson est l'hôte de nombreux théâtres, tout comme Xavier Lukomski et les autres. Mais eux-mêmes ne reçoivent pas de subventions.

Comme des mendiants

Souvent, ils chôment ou vivent de leur salaire de professeur. Ils n'ont pas de moyens pour discuter avec les théâtres. Pas de moyens pour assurer la diffusion de leurs spectacles à l'étranger ni pour pérenniser leur pratique et assurer, à leurs comédiens réguliers, la moindre stabilité d'emploi. «Nous sommes tous des mendiants, totalement déforcés dans nos recherches de partenaires.»

Comme leurs confrères aussi mal lotis (Transquinquennal, Yves Hunstad, Eve Bonfanti...), ils ont souvent côtoyé leurs homologues flamands à leurs débuts (Wim Vandekeybus, Tg Stan, Dito'Dito). Quelques années plus tard, ceux-ci sont aidés par la Communauté flamande et subventionnés pour faire les beaux jours des festivals français. Eux restent à tirer le diable par la queue. La génération précédente du «Nouveau théâtre» a hérité des briques de théâtres anciens et nouveaux, de postes de direction. Eux, ils n'ont rien reçu, «une génération sacrifiée», disent-ils.

Les cinq rebelles se rencontraient fin 1999 pour se rendre compte qu'ils vivaient la même situation difficile. Le premier ministre libéral des Arts de la scène, Pierre Hazette, les avait apparemment compris et leur avait promis une subvention. La première! Ils reçurent effectivement, chacun, 74000 euros en 2001, et furent confortés par l'annonce que cette aide serait renouvelée et coulée ensuite dans un contrat. Mais ils n'obtinrent cette subvention qu'une année; pour Degotte, «c'était la subvention ferme ta gueule».

On leur a alors proposé de déposer, individuellement, un dossier de subventionnement devant la commission d'avis du théâtre (CSAD). Ils l'ont fait chacun deux fois et reçurent des avis positifs. En vain. Un sort curieux car, au même moment, on subventionnait d'autres initiatives, contre l'avis, négatif cette fois, du CSAD: Toone, la Ligue d'impro, le Festival de Spa, etc. Le CSAD proposait même - en vain - d'arrêter les subsides d'un théâtre hors critères. Mais ces avis ne furent pas suivis d'effets. «Qu'est-ce que c'est que ces politiques qui ne suivent pas les avis de leur commission? Celle-ci devrait démissionner», disent-ils. Depuis, ils n'ont reçu qu'un message négatif: attendre 2007, voire 2010.

Des formes anciennes

Certes, dira-t-on, la Communauté française manque de moyens et doit éviter de saupoudrer davantage son budget. Mais, rétorquent les «vieux jeunes», des choix sont faits, qui privilégient les briques et les institutions en place, suscitant même, souvent, «le retour réactionnaire de formes théâtrales anciennes dans la volonté factice de remplir coûte que coûte les salles, alors que la création contemporaine peut être très populaire».

Le club des cinq souligne qu'en aidant les institutions, avant d'aider les compagnies, on fait un «black-out sur la création». «En Flandre, ils font l'inverse, car ils ont compris que c'est l'aide à la création, aux compagnies, qui rentabilise les théâtres et les institutions. La culture y est importante pour asseoir une identité.»«Nous n'accepterons pas cela, disent-ils en choeur. «Nous interpellerons le politique afin qu'il comprenne que c'est toute une génération de créateurs qui est sacrifiée. On va perdre une génération.»

© La Libre Belgique 2004