Le Roi est nu, vive le Roi!

D'Evguéni Schwartz, on a pu voir récemment le fameux «Dragon», par la Compagnie Arsénic, qui a connu un immense - et légitime - succès chez nous et ailleurs. Place, à présent, à la première pièce de l'auteur russe: «Le Roi nu», interdite dès sa parution, et ce pour 23 ans. Et pour cause... La satire y culmine, les grands pontes en prennent pour leur grade.

SARAH COLASSE

À GRENOBLE

D'Evguéni Schwartz, on a pu voir récemment le fameux «Dragon», par la Compagnie Arsénic, qui a connu un immense - et légitime - succès chez nous et ailleurs. Place, à présent, à la première pièce de l'auteur russe: «Le Roi nu», interdite dès sa parution, et ce pour 23 ans. Et pour cause... La satire y culmine, les grands pontes en prennent pour leur grade. Sous la caricature d'Hitler, d'aucuns avaient soupçonné Staline, en découle la censure. Schwartz - inspiré par Andersen - avait eu beau déguiser l'affaire sous l'imaginaire des contes de fées et autres châteaux.

Il était une fois...

Par conséquent: il était une fois... une princesse (entourée de sa cour) attirée par un porcher (entouré de ses cochons). Hélas, son roi de père a décidé de la marier à son cousin, le roi voisin, et la contraint à s'y rendre sur-le-champ afin d'aboutir aux épousailles. Mais avec Christian, son complice, Henry le porcher usera de toute sa ruse et de son amour pour empêcher ce désastreux destin.

Voilà de quoi s'empare Laurent Pelly et en trois mots : c'est génial! En deux heures et quelque, cette fable tourbillonne et bondit devant nos yeux sans les lasser, sans une seule perte d'énergie. Un bonheur! Le metteur en scène a eu la bonne idée - parmi tant d'autres - de confier tous les rôles, outre celui de la princesse, à des hommes et c'en est absolument jubilatoire, plein de finesse et de surprises. En témoigne d'emblée ce tableau sorti de nulle part - sinon du décor, que d'astuces là aussi! - où surgissent ces dames de compagnies chacune plus drôle l'une que l'autre... Avant cela, le défilé incessant des complets vestons attachés-cases sur fond de tiroirs avait situé illico le «conte de fées» dans l'époque: on ne pouvait mieux dessiner l'ère de la bureaucratie stalinienne.Et ce sont précisément ces étranges tiroirs, ces gigantesques armoires métallisées - scénographie de Chantal Thomas - qui vont s'ouvrir, se refermer tour à tour, coulisser sur chaque recoin de l'histoire, sur chaque rencontre dans les châteaux qui nous apparaissent: l'étable à cochons, l'arrivée du carrosse de la princesse, la foule des matelas et le petit pois glissé dessous, etc. Tout surgit de partout, à une allure réjouissante.

Pour battre cette cadence, ils sont dix acteurs. Pour la plupart, passant d'un personnage à l'autre, agiles. Il faut dire que Schwartz avait prévu 45 intervenants dans sa pièce. Talent et inventivité se devaient donc d'être de la partie. Là-dessus, l'équipe de Laurent Pelly assure formidablement.

Fameuse distribution

C'est ainsi que le charme de Karim Qayouh opère à merveille sous les contours d'un Henry bien accompagné en la personne de Jérôme Ragon en Christian. Audrey Fleurot, quant à elle, campe une princesse à croquer, aussi ravissante que décidée. Les sept autres jonglent avec les rôles, où ils excellent tous. Citons le roi nu campé par un Eddy Letexier au mieux de sa forme. Gaëtan Lejeune lui aussi atteint des sommets en Premier ministre. Emmanuel Daumas est succulent en poète, gouvernante allemande... En imposent encore Rémi Gibier (roi-père), Patrick Zimmermann (ministre des tendres sentiments), Sacha Kremer (chambellan, valet...) et Grégory Faive (chef d'orchestre, cuisinier...)

Tous ces comédiens jouent de leurs costumes, semi-perruques et autres barbes avec autant de virtuosité qu'avec les mots. Et il en faut pour suivre la musique induite par la mise en scène de Laurent Pelly et par l'écriture fleuve de Schwartz. Le projet a pu, là, compter sur un autre atout de poids avec la traduction d'André Markowicz. Les subtilités de langage, les jeux de mots et autres allusions nous parviennent ainsi dans toute leur truculence.

De quoi consolider les résonances actuelles de la pièce, ainsi traitée. Septante ans plus tard, l'impact se révèle des plus percutants.

Bruxelles, Théâtre National, du 21 avril au 8 mai. Infos: 02.203.53.03 - Webhttp://www.theatrenational.be«Le Roi Nu» est une coproduction du Théâtre National de la Communauté Wallonie-Bruxelles et du Centre Dramatique National des Alpes - Grenoble.

© La Libre Belgique 2004