Au pays de personne

Primé à Cannes en 2001, le scénario du film «No Man's Land» de Danis Tanovic entame sa carrière théâtrale au Poche. Plus vrai que le JT...

Philip Tirard

D'habitude, cela se passe dans le sens inverse : romans et pièces de théâtre sont adaptés au cinéma. En l'occurrence, le scénario original du film «No Man's Land» du Belgo-bosniaque Danis Tanovic, primé au Festival de Cannes en 2001, avait toutes les allures d'un huis clos et son apparition dans des théâtres d'Europe et des Etats-Unis s'inscrit dans l'ordre des choses.

En Belgique, c'est Roland Mahauden, directeur du Théâtre de Poche, qui a eu le coup de foudre pour cette simple et percutante histoire, métaphore grinçante sur l'absurdité de la guerre et les perversités médiatiques de notre époque. Il l'adapte et la met en scène avec le réalisme coup de poing qu'on lui connaît, sans effets inutiles, un oeil tendre mais lucide sur l'humain et l'autre, acerbe sur les dérives des institutions.

Impuissance internationale

C'est que la fable parle d'elle-même. En juin 1993, au plus fort de la guerre fratricide dans l'ex-Yougoslavie, l'unique rescapé d'une patrouille bosniaque égarée dans le no man's land entre les lignes ennemies se réfugie au fond d'une tranchée désaffectée. Surviennent deux éclaireurs serbes, qui placent une mine «bondissante» sous le corps d'une des victimes, avant que l'un d'entre eux soit abattu par le Bosniaque. Celui-ci reste face à face avec le Serbe survivant et le mort piégé qui... revient à lui ! C'est Caïn et Abel au pays de personne...À partir de là, le spectateur est rivé sur son siège et assiste tour à tour horrifié et amusé à l'arrivée des «schtroumpfs» (les Casques bleus de la Forpronu), puis d'une journaliste américaine flanquée de son cameraman. Et bien sûr, tout ce petit monde plus ou moins bien intentionné s'avère totalement impuissant à arrêter le cycle du sang et de la vengeance.

Si le décor hyper réaliste d'Olivier Wiame - un imposant mur de rondins en arc de cercle délimitant la tranchée comme une arène - et la mise en scène sans chichis de Mahauden servent idéalement le propos, ce sont évidemment les acteurs qui font la pertinence du spectacle. Nino, le soldat serbe novice campé par Itsik Elbaz, est le plus proche du spectateur qui découvre l'horreur par ses yeux. Face à lui, Georges Siatidis - qui faisait partie de la distribution du film, mais dans le rôle d'un des casques bleus - est Tchiki, milicien bosniaque dans le coeur duquel se livre un combat perdu d'avance entre humanité et désir de vengeance.

Comprendre l'horreur

Leur affrontement, par-dessus l'infortuné Tsera, cloué sur sa mine pendant une heure et demie (Stéphane Fenocchi), est implacable - malgré un moment d'émotion où Tchiki se rend compte qu'il a été amoureux d'une condisciple de classe de Nino. Sobres, mais généreusement investis dans leur rôle, les deux comédiens rendent concret et palpable le malheur des peuples qui s'entre-déchirent.

Autour d'eux, Isabelle Defossé (la journaliste), John Dobrynine (le colonel Soft), Jean-François Rossion (le sergent Marchand) symbolisent une communauté internationale impuissante, voyeuriste et cynique, résultante d'une arithmétique des intérêts aussi sordide qu'implacable. «No Man's Land» est aussi une charge virulente contre l'Onu. Dix ans après le conflit, alors que les racines du mal s'agitent encore, ce spectacle, comme le film qui l'a inspiré, dit mieux que tous les journaux télévisés, le (non-) sens des guerres où le pays pour lequel on se bat finit par n'appartenir à personne qu'à la Mort.

Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu'au 15 mai. Réservations : 02.649.17.27.

© La Libre Belgique 2004