«Au bout du monde il y a le monde»

Le Théâtre le Public donne encore la preuve de son éclectisme et de son emballante diversité. Actuellement, alors que la grande salle vient de dévoiler la dernière pièce d'Eric-Emmanuel Schmitt, au décor gigantesque, ici-bas, Une Compagnie a étendu ses gradins tout le long de la petite salle et, avec trois bouts de ficelle, nous embarque dans son univers dessiné par la plume d'Eric Durnez.

Sarah Colasse

Le Théâtre le Public donne encore la preuve de son éclectisme et de son emballante diversité. Actuellement, alors que la grande salle vient de dévoiler la dernière pièce d'Eric-Emmanuel Schmitt, au décor gigantesque, ici-bas, Une Compagnie a étendu ses gradins tout le long de la petite salle et, avec trois bouts de ficelle, nous embarque dans son univers dessiné par la plume d'Eric Durnez.

Comme le veut leur tradition, les acteurs d'Une Compagnie (Katia Boulay, Renaud Grémillon, Yasmine Laassal, Thierry Lefèvre et plus tard Thierry Hellin) accueillent leur public comme un ami, et ce dès l'entrée. Ces comédiens-là vont se présenter: artistes révolutionnaires, «troubadours des temps modernes», venus narrer une épopée sur fond de cabaret.

Cette distance au jeu (mais proximité au public) régira toute la pièce, prétexte régulier à mettre son propos en perspective, voire en dérision, lui offrant surtout une immense liberté pour parcourir la fable.

Celle-ci, tissée de jeu et de chansons, se nourrit de l'histoire de Dolorès, une orpheline qui quitte sa mère adoptive et son village injuste pour parcourir le monde et tenter d'en ramener ce qu'elle peut trouver de... juste.

Poncifs assumés

Les haltes de la jeune femme se feront aux quatre coins du non-sens de notre petit monde: l'exploitation, la mondialisation, les guerres et les souffrances, la corruption, la pollution, l'intolérance, le poids des religions... Tout ce qui flaire les poncifs, direz-vous. Eh bien, la pièce se chargera toute seule de les pointer et, par là même, de les assumer complètement. Par le biais des cabarettistes puis par l'intrusion surprenante d'un drôle d'individu, muni de sa valise de «fondamentaux» (Marx, Brecht...) pour veiller au grain et guetter le danger du «simplisme caricaturiste».

Les revendications peuvent apparaître forcément un peu entendues, les interpellations un peu naïves, mais justement: «On nous prétend que la colère / Est toujours mauvaise conseillère / Que nos propos sont bien naïfs / Que nous devrions limer nos griffes», clame «Le Chant du que faire». On y verra plutôt le cri sincère d'une génération actuelle (dépolitisée?) - dans laquelle on se retrouve sans mal - qui, sous le rouleau d'un angoissant sentiment d'impuissance, vient partager son trop-plein, chanter l'inégalité: «Nous n'en voulons qu'à votre conscience!» prévenait l'oeil perçant de Thierry Lefèvre en préambule, «Ici est ici, maintenant est maintenant!»

Lumineux et authentique

Dès lors, cette bande d'amis assoiffés d'humanité déverse en vrac le sac des questions qui les taraudent. Le fouillis d'idées guette un peu, mais qu'importe! Ces artistes à la fois lumineux et authentiques, concernés par le monde qui les entoure, accrochent et captivent. Leurs armes? Leurs instruments, tout leur talent, des compositions musicales enlevées (Renaud Grémillon), une mise en scène dynamisée (Thierry Lefèvre), des voix à frémir, un texte qui percute, une rasade de fantaisie, de poésie et d'humour, pour une pièce encore un peu sur le fil mais pétrie de générosité et de sincérité.

Son auteur Eric Durnez l'annonce en ces mots: «À la fois un texte d'une immense prétention et d'une loufoquerie de potache; un condensé de clichés gauchisants et une fantaisie épique, une proposition ludique pour des amis comédiens et l'opérette d'un sale gamin qui se souvient de L'Opéra de quat'sous et de Land and freedom

Bruxelles, Théâtre le Public (petite salle), jusqu'au 26 juin. Tél. 0800.944.44. Webwww.theatrelepublic.be

© La Libre Belgique 2004