Alain Platel soulève les sentiments

Avec sa grande silhouette adolescente, ses yeux bleus et son sourire très doux, Alain Platel dégage une formidable humanité. Celle-là même qui se retrouve dans ses spectacles, qui ont généré autour de lui un enthousiasme unique. Le magazine français branché «les inrockuptibles» dit qu'il est « le meilleur chorégraphe-metteur en scène du monde». Bigre!

GUY DUPLAT

RENCONTRE

Avec sa grande silhouette adolescente, ses yeux bleus et son sourire très doux, Alain Platel dégage une formidable humanité. Celle-là même qui se retrouve dans ses spectacles, qui ont généré autour de lui un enthousiasme unique. Le magazine français branché «les inrockuptibles» dit qu'il est « le meilleur chorégraphe-metteur en scène du monde». Bigre! Que de compliments pour un homme si tendre, si loin de tout show bizz et qui, après le triomphe

d'«Iets op Bach» il y a cinq ans, avait décidé d'arrêter ses mises en scène pour se consacrer à sa compagnie gantoise des «ballets C. de la B.»

«Iets op Bach» avait, une fois de plus, suscité l'enthousiasme. Platel y mêlait la sublime musique de Bach jouée «live» avec des scènes de la vie quotidienne, déjantées, tirées parfois du quart monde, toujours très humaines. Les émotions de Bach étaient incarnées dans une bande inattendue d'acteurs et de danseurs semblant sortir des campings populaires, avec une force et une poésie toute neuve.

Le voeu de Mortier

Gérard Mortier, à la tête du festival de Salzbourg, voyait en Alain Platel celui qui pourrait faire redécouvrir la musique de Mozart dans un autre contexte, quitter les clichés pour réentendre sa force, y «mettre de l'ecstasy». Platel, qui, au départ, n'aimait guère Mozart, s'est laissé convaincre.

Ce sera «Wolf» (d'après Wolfgang), un très gros spectacle qui a demandé près de deux ans de préparation, avec dix-neuf musiciens du Klangforum de Vienne, trois remarquables sopranos qui participent au spectacle en se mêlant aux danseurs, dix acteurs-danseurs, et même une meute de chiens comme on en voit dans les galeries commerciales aux côtés des sans-abri et qui traversent la scène en se mélangeant aux acteurs, s'égarant parfois vers le public. «J'avais eu la vision d'une meute de chiens sur la scène pendant une musique de Mozart. Ma soeur connaissait quelqu'un qui s'occupait de chiens. Et finalement ceux-ci sont venus deux fois par semaine avec nous, pour les répétitions, changeant l'atmosphère: Ils apportent quelque chose de différent».

Le spectacle qui ouvre, ce mercredi aux Halles de Schaerbeek, le kunstenFESTIVALdesarts (les fans de Platel attendaient depuis cinq ans son retour à Bruxelles!) fut créé à la Triennale de la Ruhr il y a un an (lire «La Libre» du 2 mai 2003) avec un grand succès. Il sera à l'affiche de l'Opéra de Paris et il devait faire l'ouverture à Avignon, dans la Cour du Palais des Papes, mais la grève des intermittents du spectacle en décida autrement. «Un souvenir affreux. Nous avions fait une Générale magique. Nous étions solidaires des intermittents, mais ne pas jouer était un scandale pour les danseurs. Comment expliquer à un danseur du Burkina qu'il y a un statut à protéger?».

Dans «Wolf», le chef d'orchestre Sylvain Cambreling a pris en charge l'arrangement des morceaux de Mozart sélectionnés par Platel: des airs d'opéra, des morceaux de piano et des chansons.

Décor de banlieue

Le résultat est totalement réussi. On redécouvre Mozart, on l'écoute comme jamais auparavant. Loin de violer le grand musicien autrichien, «Wolf» le rend encore plus nécessaire.

«Une année après sa création, je vois que ce spectacle parle avant tout de Mozart lui-même. Je voulais comprendre pourquoi les gens l'aimaient, je l'ai travaillé comme un divertissement, avec un côté cirque, mais c'est bien de la vie de Mozart qu'on y parle».

Le décor de Platel est volontairement glauque et hyperréaliste: une galerie commerciale fermée, avec ses volets métalliques, des graffitis sur les murs, une enseigne «C&A». L'orchestre est à l'étage derrière des grilles, les chanteuses apparaissent dans tous les coins du décor. Les dix danseurs apparaissent tour à tour.

Ils viennent des quatre coins du monde, choisis volontairement par Alain Platel pour représenter la diversité des gens, la société métissée qui est désormais la nôtre: un Sud-africain, une Argentine, un Congolais, etc... Ils sont tous extraordinaires de force et de punch. «J'ai reçu plus de mille candidatures de danseurs. J'en ai vu près de 200, pour en sélectionner une dizaine, représentatifs de cette diversité que j'aime. Je choisis des gens discrets et avec une très forte personnalité.»

Comme Raphaëlle, la Française venue de la danse classique incarnant la diablesse, ou Grégory, le danseur de break dance, ou Kurt, un des deux danseurs sourds qui communiquent par la langue des signes et ne connaissent de la musique que les émotions que d'autres veulent bien leur transmettre.

Ces danseurs font alterner la tragédie et la comédie, le rire et le choc, la désespérance et la fête, comme dans la vie. Impossible ici de résumer les innombrables scènes qui s'entrecroisent.

Les scènes fortes se succèdent, dont celle d'un simulacre contre les nationalismes, avec des jeux de drapeaux et finalement les drapeaux américain et israélien brûlés. «Je voulais traiter des nationalismes. Mes acteurs ne pouvaient comprendre, jusqu'à ce qu'ils entendent leurs hymnes nationaux. Ils ont alors compris la force dangereuse du nationalisme». Platel l'a toujours refusé, y compris celui de la Flandre. «En 1986, nous avons choisi le nom français et ironiquement prétentieux «des Ballets contemporains de la Belgique», pour réagir contre l'hystérie nationaliste en Flandre après la rencontre entre le Roi et Happart. Comme nous avons été choqués, plus tard, d'être utilisés comme ambassadeurs culturels de la Flandre. Cela nous a longtemps privés de subsides.»

Sentimental

L'humanité formidable qui se dégage des spectacles du chorégraphe est sans doute liée à son premier métier: orthopédagogue dans un centre pour enfants handicapés mentaux à Landegem. «Il m'a fallu des années pour faire le lien, mais aujourd'hui, je vois que je continue, avec les danseurs, à poser les mêmes questions de base qu'avec ces enfants: pourquoi êtes-vous ici? Qu'est ce qui vous rend unique?». Alain Platel, c'est l'amour de ceux qui ne marchent pas droit, un bout d'humanité sur scène: «Mon utopie est d'essayer de réaliser une sorte d'harmonie humaine, le temps d'une création». Il n'a aucun schéma précis au départ de ses spectacles. Il les crée au fur et à mesure avec ses danseurs, en captant leurs idées, comme le fait Pina Bausch qui partage avec lui ce don de rendre si bien les émotions. «J'ai horreur de ces spectacles où les danseurs défendent des idées qui ne sont pas les leurs. Je les pousse à jouer des choses qu'ils vivent et qu'ils sentent».

Alain Platel n'a plus peur de parler de sentimentalisme: «J'ai vu chez Purcell, Bach, Mozart, comment la musique faisait ressortir les sentiments. Je ne crains plus d'être sentimental, depuis que j'ai vu à la télé hollandaise un ex-Premier ministre, homme très rigide, parler de ses sentiments et avouer qu'il aimait le chanteur le plus populaire des Pays-Bas». «Wolf» commence d'ailleurs par une chanson... de Céline Dion.

«La plus belle critique de Wolf est venue lorsque Cambreling et les musiciens du Klangforum m'ont dit, en larmes, qu'ils redécouvraient Mozart. Les sopranos en pleurs aussi, me disant que le traitement imposé aux airs qu'elles connaissaient si bien les heurtait avant de les émouvoir et de les séduire».

«Sentir ce que je vis»

Qu'est ce qui pousse Alain Platel à agir? «Je travaille pour ne pas devenir déprimé, pour sentir ce que je vis. On m'appelle chorégraphe car j'aime travailler avec des gens pour lesquels le corps est une manière de s'exprimer. Je n'ai pas de message. Je me confronte à des réalités qui me perturbent et me rendent nerveux, et je les traduis avec une équipe. Je témoigne».

«Wolf» d'Alain Platel, du 28 avril au 1er mai, aux Halles de Schaerbeek à 20h30 et à 15 h le samedi. Présenté par les Halles, le Kunsten et la Monnaie. Tél.: 02/2182107; Webhttp://www.halles.be

© La Libre Belgique 2004