Beau départ pour une journée inégale

Plus d'épreuve préliminaire à huis clos: toutes les auditions du Concours Reine Elisabeth sont désormais publiques. Si la formule offre plus de transparence, elle compromet fatalement le niveau des éliminatoires, les premières séances en ont déjà apporté la preuve, ce vendredi 23 avril, où d'authentiques talents étaient mêlés aux candidatures les plus farfelues (dont on se demande sur quels éléments de dossiers elles ont été acceptées).

Martine Dumont-Mergeay

Plus d'épreuve préliminaire à huis clos: toutes les auditions du Concours Reine Elisabeth sont désormais publiques. Si la formule offre plus de transparence, elle compromet fatalement le niveau des éliminatoires, les premières séances en ont déjà apporté la preuve, ce vendredi 23 avril, où d'authentiques talents étaient mêlés aux candidatures les plus farfelues (dont on se demande sur quels éléments de dossiers elles ont été acceptées). Mais à l'ouverture des épreuves, public et jury n'en savaient encore rien, les premiers candidats étaient prometteurs, tout allait bien. On sait qu'une autre nouveauté du règlement consiste à faire passer les candidats deux fois (par séquences de quatre ou cinq candidats) : la première avec l'air de leur choix; la seconde, avec un air choisi sur place par le jury parmi les trois autres airs proposés par le candidat.

C'est la soprano hollandaise Kim Savelsbergh, 27 ans, qui ouvrit le feu, avec l'air de Musetta (Puccini). Un physique plein de charme, une voix pure, juste et bien placée, mais des aigus tendus et métalliques, et une certaine affectation. L'Estonienne Aile Asszonyi, mezzo de 28 ans, s'imposa d'emblée par une voix riche et puissante, un sens dramatique très sûr et un total engagement; quelques problèmes d'intonation et un défaut de couleurs mais une musicalité superbe et convaincante. Serge Novique, baryton russo-néerlandais de 28 ans, chante tout trop vite et de façon peu contrôlée, mais son enthousiasme est communicatif: Figaro (Rossini) désopilant et Fritz (Korngold) pathétique. Enfin Delphine Galou, mezzo française de 29 ans, timbre superbe mais prononciation trop molle et souffle mal géré, conclut la première série avec Haendel et Bizet, le premier lui allant beaucoup mieux que le second.

Parmi les quatre candidates suivantes, on entendit deux Belges, Flora Zoda, soprano de 29 ans, aux prises avec des airs dépassant ses moyens (dont le redoutable «Mi tradi»), et Sofie Vander Heyden, 28 ans, mezzo «de caractère», selon un Chostakovitch au contenu vocal très réduit...

La Lituanienne Zivile Dvarionyte, mezzo de 24 ans, se montra tout aussi limitée par ses problèmes techniques. Reste la soprano Carla Caramujo, Portugaise de 26 ans, stress et vibrato en batterie, mais aigus lumineux et musicalité certaine.

Sabine Conzen assure

C'est une Belge qui ouvrit la seconde séance, vendredi soir. Déjà connue du public pour sa participation à des opéras en plein air, la soprano

Sabine Conzen, 25 ans, présenta deux aspects de sa personnalité artistique avec un air de bel canto - la cavatine de Norina, issue du «Don Pasquale» de Donizetti - et le «Colloque sentimental» de Debussy et Verlaine; attestant d'une voix riche, au timbre très personnel et conduite avec beaucoup d'élégance - malgré quelques problèmes de souffle et de vibrato - et d'un art subtil de «dire» la mélodie.

Moon Jin Kim, soprano coréenne de 29 ans, dispose d'un potentiel vocal certain - notamment de très beaux aigus - mais sans que la musique y trouve vraiment place: manque de cohérence et de conviction, intonation douteuse, on en reste à un niveau rudimentaire. Disparité d'un autre ordre pour la mezzo italienne Marta Beretta, 27 ans, très RAI d'allure, hyper-sentimentale dans l'expression, mais incapable de faire passer ses intentions faute de maîtrise technique - voix instable, articulation nulle, aigus tendus. L'alto belge Saartje Raman, 28 ans, avait choisi un Kurt Weil bien assorti à son look renversant (boule à zéro et lunettes rondes); il n'empêche, la voix est plutôt à classer parmi les bonnes voix de micro, comme en attesta encore un détour malheureux chez Rossini. Quant à la ravissante Johanna Simon, soprano cubaine de 24 ans, sa présence au Concours devait correspondre à un malentendu, tout comme celle de la mezzo japonaise Sakura Hanzawa, carrément pathétique...

Très intéressante, par contre, la prestation de la soprano islandaise Hallveig Runarsdottir, 29 ans, physique de Viking (en paillettes), timbre clair et agréable, assurance, stabilité rythmique, curieuse façon d'écourter les notes; dans un Mozart (Fiordiligi) hélas dépourvu de graves, la jeune femme vocalisa comme un chef, offrant ensuite, dans sa ballade de Grieg, un jaillissement de couleurs et de fantaisie.

Seul homme parmi les candidats de la soirée, l'Ukrainien Hryghory Smiliy, basse de 28 ans, fit entendre une voix impressionnante, quoique traversée d'un chevrotement pénible et conduite sur le mode unique de la fureur (typique de la tessiture). Deux sopranos américaines conclurent la journée : la première, Naya Rodriguez-Castinado, 28 ans, aux aigus impressionnants mais à la voix acide et à la musicalité rudimentaire, la seconde, Brenda Atzinger, 27 ans, au vibrato terrifiant mais pouvant, comme sa compatriote, monter sans difficulté dans le suraigu.

© La Libre Belgique 2004