Une nouvelle étoile belge de la danse

Après la vague des grands «révolutionnaires» des années 80 (De Keersmaeker, Platel, Frédéric Flamand, Fabre, Vandekeybus,..), des personnalités nouvelles émergent dans le monde de la danse et, parmi elles, Sidi Larbi Cherkaoui. Son parcours est fulgurant.

GUY DUPLAT

RENCONTRE

Après la vague des grands «révolutionnaires» des années 80 (De Keersmaeker, Platel, Frédéric Flamand, Fabre, Vandekeybus,..), des personnalités nouvelles émergent dans le monde de la danse et, parmi elles, Sidi Larbi Cherkaoui. Son parcours est fulgurant. A 28 ans à peine, il a fait, deux années de suite, salle comble au Théâtre de la Ville à Paris. Pina Bausch lui a demandé de créer un spectacle qu'elle coproduit et il est invité pour la troisième fois à Avignon.

Ce dimanche d'élections, il se trouvait à Gand, au Vooruit, en pleine répétition de son nouveau spectacle «Tempus fugit». D'origine modeste, de père Marocain et de mère Anversoise, «je n'étais pas vraiment belge et pas vraiment arabe, donc, très vite, je suis devenu celui qui a l'air belge, mais avec un nom arabe». «Quand j'étais jeune, expliquait-il au «Monde», personne ne me croyait quand je disais mon nom. Il fallait que je montre mes papiers. Je n'étais ni arabe avec les Arabes, ni blanc avec les Blancs. C'était difficile de savoir quelle était mon identité. Je suis sûr d'une chose: il ne faut pas se fier aux apparences. Regardez-moi: je suis mi-Marocain, mi-Flamand, blond, tatoué dans le dos, homosexuel, et alors?»

Sidi Larbi Cherkaoui travaille au sein des Ballets C. de la B., un collectif gantois de quatre chorégraphes, dont Alain Platel. Il a le don de donner forme à cette humanité plurielle, de faire partager des sentiments et des questionnements, de dessiner une image de la beauté comme de la souffrance, de donner vie à ce qui relie les hommes. Comme le font Pina Bausch et Alain Platel. «Je me situe dans leur sillage, mais alors que Pina Bausch fait du théâtre-danse, j'y ajoute de la musique jouée chaque fois en live, et alors qu'Alain Platel travaille sur des individus, j'interviens davantage sur les rapports entre les gens, sur cet entre-deux qui crée des harmonies et fait naître des bébés.» Il ne s'agit pas pour lui de rechercher dans la création l'originalité à tout prix, mais d'être «original», «de retrouver ses racines et créer à partir de son propre vécu».

Son magnifique spectacle, «Foi», en est un exemple qu'on pourra encore voir une dernière fois en Belgique le 24 juin, au Palais des Beaux-Arts. «Foi» a déjà été joué à 104 reprises à travers le monde, obtenant le prix Wolfsburg du meilleur spectacle présenté en Allemagne. Il continuera ensuite en Suède, à Singapour et peut-être à Barcelone.

Comptine islandaise

«Foi» se déploie dans un décor de square pauvre d'une grande ville moderne. Des personnages mélangés s'y croisent, y compris un trisomique, un travesti, une boulimique, un ange et une fille qui tape du marteau. Des catastrophes surviennent qui font trembler le sol ou répandent un gaz toxique. Des musiciens (les Capilla Flamenca) jouent sur scène une splendide musique du Moyen Age ou interprètent une tradition orale de chants polyphoniques italiens (Christine Leboutte). «Foi» mêle dureté et tendresse, beauté fulgurante et cri, humour et angoisse. Comme la vie. «Je voulais parler de la survie et des thèmes dans lesquels on croit: la religion, l'amour, la carrière, la jeunesse. J'ai demandé aux danseurs de répondre à quelques questions: qu'est-ce qui vous fait avancer? Qu'est-ce qui est sacré pour vous? Parfois, c'était leur mère. Si certains ont estimé qu'il y avait trop de violence dans «Foi», il faut parfois ces moments plus durs pour mieux apprécier la douceur et la beauté: une chanson chinoise qui apaise comme une pommade, ou la danseuse perchée sur les jambes du danseur et qui chante une comptine islandaise.» Sidi Larbi Cherkaoui aime cette confusion entre chant, musique, danse et théâtre, lorsqu'on échappe à toute catégorie.

L'avis de sa mère

«Foi» aborde le tragique du monde: «A tous les âges, la condition humaine reste la même. Jadis, il y avait la peste et les croisades; aujourd'hui, c'est le sida et la guerre en Irak.»

Sidi Larbi Cherkaoui prépare «Tempus fugit», qu'il créera en juillet à Avignon et qui sera présenté en octobre, à Düsseldorf, lors de la grande fête de la danse préparée par Pina Bausch. «Pour répondre à ceux qui avaient vu trop de violence dans «Foi», «Tempus fugit» est plus harmonieux, plus contemplatif, plus neutre, dans le noir et blanc. J'y interroge les relations que les individus entretiennent avec le temps. J'ai choisi à nouveau des danseurs venus de partout: Ali et moi sommes mi-Belges, mi-Arabes; Lisi, Juive argentine qui a joué dans «Wolf»; Isnel venu du Bénin et Serge-Aimé (qui joue dans «Wolf») venu du Burkina Faso, ou Marc, un acteur trisomique que j'avais rencontré en montant «Ook» avec des handicapés. Nous travaillons sur le monde méditerranéen avec des musiques siciliennes, arabes, corses ou africaines. Ce sera une sorte de petite utopie où toutes les différences montrent que nous sommes similaires. Marc est un formidable acteur qui nous oblige à être très précis, il est un miroir qui force chacun à l'honnêteté.»

Le décor de «Tempus fugit» est fait de grands poteaux comme des arbres ou des barreaux de prison, et le sol est vert comme un tableau d'école.

Sidi Larbi Cherkaoui n'a jamais dansé avant 15 ans, son père estimait que ce n'était pas une activité pour un homme. Terminant ses études, il participe à des concours d'imitation d'artistes (Michael Jackson) et est engagé pour danser dans des émissions télé. Devenu une sorte de danseur professionnel, il remporte, à 19 ans, le concours du meilleur solo de danse, organisé par Alain Platel, avec qui il jouera «Iets op Bach». Ce prix lui ouvre bien des portes. Il passe une année à l'école Parts, où il rencontre des professeurs de chez Trisha Brown, De Keersmaeker, Forsythe et Pina Bausch. Il découvre toutes les réflexions qui peuvent nourrir la danse pure et devient un boulimique d'un savoir qu'il tente de catalyser dans ses spectacles. «On me dit jeune. Ma sagesse, si j'en ai, est celle de l'environnement qui me nourrit. Je tente de traduire au mieux les idées et les vérités de mes danseurs.»

La danse, dit-il, est «indispensable dans une société qui utilise peu le mouvement. Notre cerveau a aussi besoin de l'intelligence du corps». Ses succès précoces ne l'enivrent pas. Il se dit même submergé par l'avalanche de spectacles à Avignon: «Je suis plus inquiet de l'opinion de ma mère sur mes spectacles.»

«Foi», de Sidi Larbi Cherkaoui, jeudi 24 juin, 20h30, au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles. Infos: 02/507.84.44; tickets: 02/507.82.00.

© La Libre Belgique 2004