Somptueuse célébration straussienne

Pour son retour à la Monnaie après près de quarante ans d'absence, «La Femme sans ombre», de Richard Strauss, bénéficie d'une distribution somptueuse. A tout seigneur tout honneur, on saluera d'abord le Barak de José Van Dam: dans ce rôle qu'il avait déjà enregistré mais sans l'avoir chanté sur scène dans notre pays, le baryton- basse belge, joliment relooké en peintre contemporain, insuffle toute l'humanité qu'on lui connaît.

Nicolas Blanmont
Somptueuse célébration straussienne
©JOHAN JACOBS

Pour son retour à la Monnaie après près de quarante ans d'absence, «La Femme sans ombre», de Richard Strauss, bénéficie d'une distribution somptueuse.

A tout seigneur tout honneur, on saluera d'abord le Barak de José Van Dam: dans ce rôle qu'il avait déjà enregistré mais sans l'avoir chanté sur scène dans notre pays, le baryton- basse belge, joliment relooké en peintre contemporain avec tignasse ébouriffée et pull trop large, insuffle toute l'humanité qu'on lui connaît, avec la brutalité mais aussi la fragilité qui font la richesse de son personnage. Si la voix n'a plus toute sa puissance dans le grave, le médium et l'aigu restent lumineux, et l'intonation très sûre.

Dignes de louanges aussi, l'Empereur de Jon Villars, timbre de miel, phrasés raffinés et projection de rêve, l'Impératrice de Silvana Dussman, à la fois puissante et très juste jusques et y compris dans les redoutables aigus requis par Strauss, ainsi que la Nourrice de Michaela Schuster, magnifique voix de mezzo dramatique et présence scénique stupéfiante.

Seule ombre, si l'on ose écrire, au tableau: Gabriele Schnaut qui, en épouse de Barak, fait de trop tardifs débuts à la Monnaie. Le chant reste certes vaillant, mais la projection est inégale et la voix, à pleine puissance, est entachée d'un vibrato d'une amplitude gênante.

Ventre sans tête

L'âge et l'allure de la soprano allemande posent aussi problème pour un personnage qu'Hofmannsthal avait voulu assez jeune et désirable pour accueillir encore les treize enfants désirés par Barak et craindre d'y perdre sa minceur.

Matthew Jocelyn a beau en avoir fait un personnage original et cohérent dans son genre, matrone alcoolique et acariâtre allant cigarette au bec et en déshabillé bon marché façon Deschiens, elle n'est jamais vraiment crédible, d'autant que la mise en scène met particulièrement en avant le thème de la maternité: Barak n'est plus un teinturier mais un peintre à la Pollock qui peint des foetus sur d'immenses photos noir et blanc de son épouse, grandeur nature mais coupée au cou: à la femme sans ombre répond ainsi le ventre sans tête.

Cette réserve posée, le travail de Jocelyn est d'une grande clarté, et le metteur en scène canadien a parfaitement restitué le jeu d'interactions qui réunit les deux couples tout au long de l'oeuvre.

L'univers visuel d'Alain Lagarde s'organise avec la même lisibilité autour de deux pôles forts: le monde des esprits, panneaux coulissants suspendus au milieu du vide avec des peintures à la Klimt, et l'atelier de Barak genre post-industriel. Dommage toutefois que les décors dévoilent toutes leurs beautés dès le début et accusent un certain fléchissement au troisième acte, là où on eût rêvé une progression.

Sensualité et grâce

Dans la fosse, Kazushi Ono dirige superbement en fidèle disciple de Wolfgang Sawallisch: il y a dans sa baguette ce qu'il faut de sensualité pour libérer les véritables orgies sonores dont Strauss a parsemé sa partition, mais aussi une forme de grâce qui lui permet de ne pas se faire pachyderme.

Bruxelles, La Monnaie, les 11, 14, 17, 21, 23 et 29 juin à 19h, le 26 à 15h. Tél. 070.233.939.

© La Libre Belgique 2005