La lumière de «Thyeste»

Deuil et euphorie se mêlent à La Monnaie au moment - toujours exceptionnel - d'une création mondiale: Jan Van Vlijmen n'entendra pas son dernier opéra. Ce Hollandais débordant d'énergie - pionnier de la musique ancienne aux Pays-Bas, ancien directeur du conservatoire de La Haye, du Nederlandse Opera, du Holland Festival, organisateur visionnaire et compositeur fécond - fut en effet emporté par la maladie en 2004, à l'âge de 69 ans.

Martine D.Mergeay

Deuil et euphorie se mêlent à La Monnaie au moment - toujours exceptionnel - d'une création mondiale: Jan Van Vlijmen n'entendra pas son dernier opéra. Ce Hollandais débordant d'énergie - pionnier de la musique ancienne aux Pays-Bas, ancien directeur du conservatoire de La Haye, du Nederlandse Opera, du Holland Festival, organisateur visionnaire et compositeur fécond - fut en effet emporté par la maladie en 2004, à l'âge de 69 ans. Il était venu chez Bernard Foccroulle quatre ans plus tôt avec les idées claires, un livret d'Hugo Claus, en langue française, et l'ensemble choisi pour la création, la Cappella Amsterdam. «D'emblée, le projet a soulevé l'enthousiasme général, précise Foccroulle, tant du point de vue dramatique que musical, il y avait encore une série de textes à mettre en musique et malgré la maladie, le compositeur a déployé pour y arriver une extraordinaire vitalité.»

Dans un dernier entretien accordé à Johan Thielemans, Jan Van Vlijmen définit les grandes lignes ayant guidé son écriture: le souci de mettre une véritable histoire (et c'en est une...) en musique; l'éblouissement devant le livret d'Hugo Claus et les liens entre la langue lapidaire du poète et son propre langage musical; le souci de caractériser ses personnages par des instrumentations et des styles clairement différenciés; le choix d'un ensemble élargi plutôt que d'un orchestre, pour jouer sur l'éloquence des timbres et des couleurs... Il est émouvant de relire cette interview (publiée dans le programme et sur Internet) après avoir découvert l'oeuvre: «Petit à petit, je dois bien constater que le tragique est une constante de ma musique, et la relation entre frères peut à plusieurs égards revêtir un caractère paroxystique» (on notera que l'opéra précédent de Van Vlijmen, «Un malheureux vêtu de noir», avait pour sujet la relation entre les frères van Gogh).... «Il s'agit d'une forme d'amour complexe, profonde, tourmentée, une matière convenant idéalement au drame et à l'opéra (...) Le thème de la fraternité minée par la frustration, la jalousie, la haine et la soif de vengeance est encore toujours actuel et le restera hélas aussi longtemps que l'homme existera.» Et d'évoquer les guerres fratricides qui, dans l'histoire récente du monde, ne manquent pas, hélas.

De Sénèque à Artaud

De son côté, Hugo Claus a choisi d'écrire son livret sur base de la pièce de Sénèque, auteur de la Rome néronienne dont l'influence sur le théâtre «moderne» depuis la Renaissance jusqu'à nos jours ne s'est jamais relâchée. Claus justifie lui-même son coup de foudre par deux éléments marquants: sa rencontre, tout jeune, avec Antonin Artaud et son fameux théâtre de la cruauté, et, plus tard, sa découverte, à Rome, de la mise en scène de «Thyeste» par Vittorio Gassman. Que le livret d'un auteur flamand - le plus grand écrivain en langue néerlandaise et sans doute un des plus grands auteurs, toutes langues confondues, de notre époque -, destiné à être mis en musique par un compositeur hollandais, pour des interprètes hollandais, soit en définitive écrit en français est évidemment une bizarrerie. Mais on peut y voir (c'est l'hypothèse de l'écrivain Jacques De Decker, spécialiste de Claus, auquel il consacra un ouvrage important... en néerlandais!) une façon de réaliser le rêve d'Artaud, qui voulait monter «Thyeste» mais n'y est jamais parvenu et aspirait par ailleurs à une forme de «théâtre total» - l'opéra y correspond...

Les dieux silencieux

«Dieux, trouvez un tourment qui épouvante la nuit elle-même. Car de ma semence sont issus des monstres immondes, une race qui dépassera tous mes crimes.» C'est Tantale qui parle, arrivant à Mycènes après avoir expié ses crimes, et encore obligé par la Furie à répandre son haleine empestée sur les esprits de ses fils Atrée et Thyeste...

Le premier, cherchant comment se venger de son frère Thyeste - déjà banni pour avoir tenté de le détrôner et avoir séduit sa femme - décide de le faire revenir à Mycènes. Thyeste rejoint sa ville natale, agité de lourds pressentiments, mais l'accueil chaleureux d'Atrée plaide en faveur de la réconciliation, il demande pardon à son frère pour ses crimes, les enfants chantent, l'espoir renaît.

Un messager annonce qu'Atrée a immolé les enfants de son frère sur l'autel des dieux. Au palais, Thyeste a été invité à un plantureux repas et lorsque, rassasié et ivre, il réclame la compagnie de ses fils, Atrée lui présente un sac ensanglanté contenant leurs têtes et leurs mains. Thyeste demande le reste des corps pour les enterrer: Atrée lui révèle alors que le repas était préparé avec les corps et le sang de ses enfants. «Ce fut ainsi. Et ce ne sera pas autrement.»

Chaque acte du livret est d'une puissance dramatique à couper le souffle: à travers une langue immémoriale et ciselée, l'action suit une évolution implacable, dont les étapes sont commentées par le choeur. Un choeur qui, au terme de l'épouvantable sacrifice, «songe aux familles qui s'entredéchirent, aux peuples martyrisés, à la nature mutilée, qui en appelle en vain aux dieux silencieux», qui laisse la pièce sans catharsis et l'auditeur sans recours. C'est la musique et la production qui se chargeront d'y glisser la lumière.

© La Libre Belgique 2005