Un terrifiant chef-d'oeuvre

Notre époque fait aux «Liaisons dangereuses» de Choderlos de Laclos (1741-1803) un accueil fasciné: de Roger Vadim à Heiner Muller, en passant par Milos Forman, Stephen Frears et d'innombrables adaptations scéniques, une des oeuvres les plus méchantes et perverses issues d'un cerveau humain se voit constamment revisitée.

Jacques Franck

Notre époque fait aux «Liaisons dangereuses» de Choderlos de Laclos (1741-1803) un accueil fasciné: de Roger Vadim à Heiner Muller, en passant par Milos Forman, Stephen Frears et d'innombrables adaptations scéniques, une des oeuvres les plus méchantes et perverses issues d'un cerveau humain se voit constamment revisitée. Cérébrale comme une partie d'échecs mais imprégnée du musc des étreintes charnelles, l'oeuvre fait de l'amour le prétexte et l'instrument d'un jeu visant à piéger la vertu, à détruire l'innocence, à tuer des âmes.

Devant la perfection de ce jeu mené par la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, André Gide s'est demandé si Laclos se moquait de nous ou si vraiment il imaginait. La question peut se poser, en effet, si l'on sait que, dix-sept ans après son mariage, il écrivait à sa femme que leur amour subsistait toujours, «et ne s'est même pas partagé avec nos enfants, il est seulement répandu sur eux». Magnifique image. Il envisageait aussi d'écrire un roman pour rendre populaire «cette vérité qu'il n'existe de bonheur que dans la famille». L'auteur des «Liaisons dangereuses»? Eh oui.

Daniel Scahaise présente jusqu'en mars une adaptation théâtrale des «Liaisons» réalisée par Marc Klugkist: succincte mais fidèle, elle dégage l'essentiel de l'intrigue tout en préservant l'étincelant métal du français des Lumières. Le mérite n'est pas mince du fait qu'un roman par lettres diffracte, si l'on peut dire, les événements, les sentiments, les mensonges, les aveux, qui tissent les échanges épistolaires des protagonistes. Rien n'y existe qu'à travers le filtre des regards, et plus encore du langage des protagonistes. Le texte de Klugkist est disponible pour les spectateurs et les enseignants qui voudraient le lire ou se préparer à une représentation.

Merteuil ravageuse

La mise en scène de Scahaise est efficace et réfléchie, dans un sobre décor rouge où les acteurs évoluent tout de blanc vêtus. En tête de la distribution caracole Hélène Theunissen, une Merteuil ironique et ravageuse, prompte à la riposte, tous les sens en éveil, l'oeil constamment sur le qui-vive. Jean-Henri Compère campe Valmont en libertin fatigué, en tartuffe blasé. Il y a de cela, assurément, en Valmont, mais à trop incliner dans ce sens on n'évite pas toujours un personnage un peu éteint face à la vivace Merteuil.

Côté victimes, Isabelle de Beir joue Mme de Tourvel avec une sensibilité gracieuse, Dolorès Delahaut dessine une délicieuse Cécile de Volanges et Emmanuel Dekoninck fait un juvénile et charmant chevalier Danceny. On ne peut qu'espérer que ce spectacle d'une heure et demie pousse à lire le chef-d'oeuvre de Laclos, qu'aucune adaptation, aucun film n'épuise. On y découvre, écrivait François Mauriac, que «nos pauvres défaillances individuelles que nous appelons le mal n'ont rien de commun avec cette volonté de détruire une âme». C'est bien ce qui rend «Les Liaisons», en leur cristalline et coupante dureté, si terrifiant.

Bruxelles, Théâtre de la Place des Martyrs (petite salle), jusqu'au 11 mars. De 6,50 à 14,50 €. Tél. 02.223.32.08.

© La Libre Belgique 2006