Adriana Mater, opéra français

Prévue initialement jeudi passé, la création mondiale d'«Adriana Mater» avait dû être annulée pour cause de grève de soutien aux intermittents du spectacle. Malgré la remise -de la centaine de journalistes initialement annoncés, dont une cinquantaine venus de l'étranger, tous n'avaient pas refait le voyage une seconde fois-, l'excitation de l'événement était palpable lundi à l'entrée de l'Opéra Bastille.

NICOLAS BLANMONT

ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

Prévue initialement jeudi passé, la création mondiale d'«Adriana Mater» avait dû être annulée pour cause de grève de soutien aux intermittents du spectacle. Malgré la remise -de la centaine de journalistes initialement annoncés, dont une cinquantaine venus de l'étranger, tous n'avaient pas refait le voyage une seconde fois-, l'excitation de l'événement était palpable lundi à l'entrée de l'Opéra Bastille.

Thème d'aujourd'hui

C'est que la compositrice finlandaise Kaija Saariaho et surtout son librettiste, l'écrivain d'origine libanaise Amin Maalouf, sont devenus des personnalités de la vie culturelle française, mais aussi que l'accueil international réservé en 2000 à leur première collaboration («L'amour de loin», également commandité par Gérard Mortier mais à l'époque au festival de Salzbourg) avait suscité de grandes attentes. Trop grandes, peut-être: au-delà d'évidentes qualités, le résultat est plutôt décevant.

Côté texte, on apprécie bien sûr d'avoir un opéra qui parle de thèmes d'aujourd'hui: sur fond d'une guerre qui pourrait se dérouler au Liban, en Bosnie ou en Algérie (les décors évoquent une architecture musulmane, les costumes l'Europe centrale), la violence faite aux femmes, la maternité, l'identité... Mais si le livret de Maalouf se lit avec autant de plaisir que ses livres -Grasset l'a d'ailleurs édité comme opus autonome-, il agace parfois à l'épreuve de la scène quand il souligne avec trop d'insistance ces actions ou ces sentiments que l'on voit ou que la musique fait entendre.

Le manque d'ellipse est d'ailleurs un défaut récurrent du spectacle, qui affecte aussi la partition de Kaija Saariaho et la mise en scène de Peter Sellars. On salue certes une écriture qui ne force pas les voix, mais on regrette une surcharge de la partie orchestrale qui, souvent, semble ignorer les nuances imposées aux voix et aboutit à ce que l'orchestre les couvre.

Pas de crescendo

La prosodie de Saariaho n'est pas tellement éloignée de celle de «Pelléas et Mélisande», son orchestre garde une nomenclature assez traditionnelle (hormis un pupitre de percussion plus étoffé et un piano), et l'essentiel de sa «modernité» vient du recours à l'électronique (signée Ircam) pour amplifier et spatialiser les choeurs (en coulisse), l'orchestre et parfois même les voix des solistes, mais il en découle une certaine uniformisation du son en un halo nébuleux qui finit par lasser.

On ne perçoit pas non plus dans la partition une progression équivalente à celle du livret et, s'il est des moments intenses -comme la première confrontation entre Yonas et sa mère Adriana-, il n'y a pas vraiment de crescendo d'intensité. En outre, certains effets sonores -comme les déchaînements de percussion pour signifier le viol- semblent un peu datés dans une oeuvre créée plus d'un siècle après l'«Elektra» de Strauss.

Les interprètes ne sont pas en cause qui, tous, donnent le maximum: Salonen dirige avec passion et les chanteurs sont excellents, même si la tendance de l'orchestre à couvrir les voix affecte plus le mezzo de Patricia Bardon (Adriana) que ses trois collègues, Solveig Kringelborn (Refka, la soeur d'Adriana), Stephen Milling (Tsargo, le violeur) et l'excellent jeune ténor Gordon Gietz (Yonas). Quatre chanteurs non francophones, ce qu'on peut regretter pour un opéra aussi français par sa langue mais aussi par son style musical. La mise en scène de Peter Sellars se contente d'une illustration un peu anecdotique de l'action, et on eût préféré que les décors de George Tsypin jouent la pureté des matériaux bruts -pierre et sable- plutôt que cette résine translucide qui grince sous les pas des chanteurs et génère des effets de lumière plutôt kitsch.

Paris, Opéra Bastille, les 7, 10, 15 et 18 avril à 20h. Web www.operadeparis.fr

Diffusion sur France Musique le lundi 12 juin à 20h.

© La Libre Belgique 2006