Arditi et Murat : 2 hommes à la mer

Al'exception notoire de "Mon Faust", Paul Valéry n'a rien écrit pour la scène. Et dans l'ensemble de sa prose, le dialogue philosophique "L'Idée fixe" est unique en son genre. L'écrivain s'y distrait en quelque sorte de la rédaction de ses "Cahiers", à l'initiative de son ami le professeur Henri Mondor qui, en 1932, lui demande un texte apte à divertir un congrès de médecins...

Philip Tirard

Al'exception notoire de "Mon Faust", Paul Valéry n'a rien écrit pour la scène. Et dans l'ensemble de sa prose, le dialogue philosophique "L'Idée fixe" est unique en son genre. L'écrivain s'y distrait en quelque sorte de la rédaction de ses "Cahiers", à l'initiative de son ami le professeur Henri Mondor qui, en 1932, lui demande un texte apte à divertir un congrès de médecins...

Ecrit à la hâte mais avec un brio ébouriffant, ce duo met en scène deux hommes, un poète-philosophe et un médecin qui se rencontrent par hasard (ou par nécessité) sur les rochers bordant la Méditerranée à Sète. Le premier tente de fuir l'obsession d'un chagrin d'amour, le second trompe son "stress" de vacances en faisant mine de pécher et de peindre. Devisant très librement, ils abordent tous les sujets, dans une apparente légèreté virevoltante. L'auteur du "Cimetière marin" et de "La jeune Parque" s'en expliquait dans une préface : "Comme les rois des cartes à jouer, les plus graves sujets sont jetés sur le tapis, repris, mêlés à tous les riens du monde et de l'instant... Ce ne sont pas tant les idées que nos hommes à la mer s'envoient et se renvoient, mais cet échange même : ces idées ne sont que les accessoires d'un jeu dont la vitesse est l'essentiel."

De mots et de chair

C'est très exactement le défi que Bernard Murat et Pierre Arditi ont voulu relever dans ce spectacle, dix-sept ans après l'avoir joué une première fois ensemble. Ils entendent donner chair, consistance humaine, à des idées qui s'affrontent en reflétant une profonde inquiétude des protagonistes. Dixit Arditi : "Tout l'enjeu pour nous a été d'humaniser le propos, d'incarner les idées."

Le texte qu'ils disent est celui de l'adaptation concoctée par Pierre Fresnay et Pierre Franck en 1965, pour répondre au voeu d'Yvonne Printemps, alors directrice du Théâtre de la Michodière. Ce fut un succès pour Julien Bertheau et Pierre Fresnay, interprètes du spectacle. "Nous n'y avons pas changé une virgule", affirme Arditi, ajoutant que la langue en est "absolument superbe".

"Reprendre après dix-sept ans, c'est en fait recréer", précise encore le comédien français. "Nous avons pris de l'âge et nous avons aujourd'hui celui des personnages. Ce poids de l'expérience rend sensible à d'autres dimensions du texte. Paradoxalement nous sommes peut-être plus ludiques en même temps que nous avons gagné en "profondeur", même si Valéry abhorrait ce mot."

Et le public ? "Là, je dois avouer que les temps ont changé et que certaines salles entrent moins facilement dans cet univers. Ce ne sera sûrement pas le cas en Belgique où j'ai constaté que le public est toujours brillant. Mais le spectacle n'en reste pas moins ambitieux et exigeant : il ne faut pas simplement s'asseoir et nous regarder. Il faut prendre "L'Idée fixe" pour une invitation à venir jouer avec nous et avec le texte de Valéry." Sous-titré "Deux hommes à la mer", le texte serait-il pessimiste ? "On peut l'entendre de deux manières : il s'agit de deux hommes en villégiature à la côte ou d'un cri de détresse. Au vrai, leurs paroles résonnent comme des messages lancés dans des bouteilles à la mer. Le naufrage n'est pas loin, ils le voient et ils en rient."

Bruxelles, Théâtre Saint-Michel, le 5 janvier. Tél. 0900.00.600 (FNAC) et 02.732.70.73 (Théâtre).

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