Kleist "intempestif, gracieux, brutal"

Nous l'annoncions dans "La Libre Culture" mercredi, nous y revenons aujourd'hui : "La Cruche cassée", coproduction franco-belge, tourne avec succès depuis plusieurs mois, en France, et nous arrive mardi.

Kleist "intempestif, gracieux, brutal"
©Abaziou
Marie Baudet

Nous l'annoncions dans "La Libre Culture" mercredi, nous y revenons aujourd'hui : "La Cruche cassée", coproduction franco-belge, tourne avec succès depuis plusieurs mois, en France, et nous arrive mardi.

C'est d'ailleurs au téléphone que nous répondent le metteur en scène français et le comédien belge. Pour Frédéric Bélier-Garcia, Heinrich von Kleist (1777-1811), dans cette pièce écrite en 1805 et montée par Goethe en 1808, sans grand succès, "rit des obsessions dont il traite ailleurs avec désespoir, récrit son propre Ancien Testament". Car voilà : dans un bourbeux village de la province d'Utrecht, un homme s'est introduit nuitamment chez la jeune Eve. Surpris et chassé par le fiancé de la jeune fille, l'intrus brise dans sa fuite une cruche, qui deviendra pièce à conviction. Le lendemain, la mère d'Eve, soupçonnant un paysan un peu niais, vient porter plainte auprès du juge Adam, qui n'est autre que le visiteur nocturne...

Belge bonimenteur

Pour interpréter ce personnage truculent, ce "bonimenteur", cette espèce de "jongleur qui pendant toute la pièce essaie que la vérité ne retombe pas sur le plateau", le metteur en scène a, grâce à l'entremise de Patrick Colpé, directeur du Théâtre de Namur, fait appel à Jan Hammenecker, acteur belge, néerlandophone mais très bilingue, qui a notamment cheminé aux côtés de Charlie Degotte, et dont on a pu goûter les talents aussi chez Transquinquennal ou Ingrid von Wantoch Rekowski. Grande et forte présence scénique, exploitée ici avec l'aspect supplémentaire du texte de répertoire. "Un juge aux Pays-Bas, c'est un rôle qui me va, commente le comédien. Ça justifie mon accent. Même si au début les Français étaient un peu étonnés..." Il n'est, par ailleurs, pas le seul Belge de la distribution, où l'on retrouve entre autres Noémie Dujardin.

Rire rare

La pièce, Jan Hammenecker l'avait lue lorsqu'il étudiait le théâtre à Anvers. "Elle m'a fait rire à la lecture. C'est rare !" Frédéric Bélier-Garcia, lui, tournait plutôt autour des drames de Kleist quand "La Cruche cassée" s'imposa à lui, aussi, par un "rire saugrenu". Ceci alors qu'en France singulièrement on a de l'oeuvre de Kleist une noire vision - gravitant autour de la nouvelle "La Marquise d'O" adaptée par Rohmer au cinéma, ou encore du "Prince de Hombourg", avec Gérard Philipe -, due à l'aura tragique de l'auteur suicidé, qui déteint même sur "la" grande comédie du répertoire allemand.

Or le metteur en scène - familier des classiques à l'opéra et plutôt des auteurs vivants au théâtre (Yasmina Reza, Roland Schimmelpfennig, Jon Fosse, Marie N'Diaye...) - parle ici de "farce céleste", d'un Heinrich von Kleist "un peu adolescent, rieur, querelleur" "intempestif, parfois gracieux, brutal" de ce théâtre. "J'ai eu envie de faire entendre cette pièce en partant de la gourmandise avec laquelle Kleist l'a écrite."

"En le jouant, souligne Jan Hammenecker, j'ai vite senti qu'on était presque dans un théâtre de guignol. Or Kleist a écrit un essai, Sur le théâtre de marionnettes, qui parle aussi des comédiens, de la vie, de comment donner vie à un personnage au bout d'une tige - en n'essayant pas de tout maîtriser."

Références sans révérence

Si les références bibliques et mythologiques abondent (Adam et Eve, pied de bouc du juge-diable, faute originelle, culpabilité et innocence...), elles ne sont jamais appuyées, assure le comédien. Là où le metteur en scène assume "et la comédie et les fantasmes que Kleist y injecte".

L'intrigue de "La Cruche cassée" fut inspirée à l'auteur par une estampe éponyme de Le Veau, dont il eut connaissance lors d'un voyage en Suisse en 1802. D'aucuns se souviennent d'une "Cruche cassée" mise en scène par Janine Godinas, visuellement remarquable dans une scénographie de Didier Payen et baignée de lumières à la Vermeer. C'était au Varia en 1996.

Pour l'actuelle coproduction du Nouveau Théâtre d'Angers et du Théâtre de Namur, l'esprit pictural est toujours là, dans ce que Frédéric Bélier-Garcia qualifie de "naturalisme fantaisiste". Les coloris, les costumes en partie sont "d'époque" là où interviennent des éléments plus modernes, le tout dans un local "entre tribunal et salle des fêtes, avec le côté éternellement sordide des locaux communaux". "Je ne suis pas fan des anachronismes, confie le metteur en scène, "mais ici c'est une façon de libérer le jeu".

Namur, Théâtre royal, du 8 au 19 janvier. Tél. 081.226.026, web www.theatredenamur.be

Arlon, Maison de la culture, le 22 janvier. Tél. 063.24.58.50.

Bruxelles, Théâtre le Public, du 29 janvier au 23 février. Tél. 0800.944.44.

© La Libre Belgique 2008

Sur le même sujet