Dose d'EPO dans la danse classique

La célèbre compagnie de danse canadienne (du Québec) La La La Human Steps est à nouveau en tournée en Europe et passe cette semaine par deSingel à Anvers. Depuis près de 30 ans, les danseurs d'Edouard Lock ont montré une danse physique très impressionnante.

Dose d'EPO dans la danse classique
©Edouard Lock
guy duplat

envoyé spécial à Amsterdam

La célèbre compagnie de danse canadienne (du Québec) La La La Human Steps est à nouveau en tournée en Europe et passe cette semaine par deSingel à Anvers. Depuis près de 30 ans, les danseurs d'Edouard Lock ont montré une danse physique très impressionnante. A ses débuts, La La La Human Steps ressemblait à ce que faisait Wim Vandekeybus. La très grande danseuse Louise Lecavalier a longtemps incarné la compagnie, mais l'a quittée il y a huit ans. La La La Human Steps continue cependant de plus belle avec des chorégraphies toujours spectaculaires, mais devenues curieusement néoclassiques.

Sa nouvelle création, très attendue, s'intitule "Amjad", un prénom arabe, une référence aussi aux origines marocaines du chorégraphe Edouard Lock. Celui-ci s'est emparé de deux icônes de la danse classique : "Le Lac des cygnes" et "La Belle au bois dormant" pour les décomposer en un alphabet, les déstructurer, et les recomposer en leur insufflant une forte dose d'EPO. Cela donne 1h40 de danse qui semble flirter avec la danse classique, ses pointes et ses balancements des bras, mais avec une énergie et une tension qui sont aux antipodes des aspects doucereux, "loukoum", des ballets anciens de Marius Petipa.

La musique de Tchaïkovsky, méconnaissable pour le grand public, a été entièrement recomposée de manière contemporaine (et néanmoins romantique !) par Gavin Bryars, et est jouée live sur scène par quatre musiciens. Quant à la danse, interprétée par neuf danseurs exceptionnels, elle est une prouesse en soi. Ici aussi, il est difficile de retrouver le vocabulaire exact des ballets anciens, même si on croit souvent en reconnaître une bribe ou l'autre. Dans "Amjad" et sans une seconde de repos, les duos s'enchaînent, les danseuses virevoltent dans les bras des danseurs. Au lieu de faire un tour avant de retomber, elles "tirebouchonnent" quatre fois, font des toupies et des jetés audacieux. On a l'impression qu'elles dansent plusieurs fois, ce que jadis, on ne faisait qu'une fois. Les danseurs ressemblent à des pantins articulés par un démiurge fou et génial. Femmes et hommes s'agitent, se croisent, s'enlacent à une vitesse stupéfiante qui n'exclut pas la sensualité. Il règne dans tout cela une tension extrême. Les duos ou groupes de danseurs sont électrisés sous des éclairages un peu music-hall avec des ronds de lumière blanche au milieu d'une scène plongée dans le noir.

Edouard Lock, sourire coquin aux lèvres, nous explique qu'il veut conserver la mémoire du ballet classique en retravaillant son vocabulaire. Il ajoute qu'il adore le travail sur pointes, et sur ce plan, le public en a pour son argent. Les filles en collants noirs sont quasi tout le temps sur pointes, un travail qui, chez Lock, est érotique. Les danseuses sont des poupées qui veulent séduire, qui papillonnent. Mais les hommes chez Lock peuvent aussi faire des pointes, ce qui est rarissime dans la danse. Dans une des scènes les plus réussies et les plus étranges, une danseuse très grande, en robe blanche légère, reste longtemps sur les pointes, comme une apparition tremblante, alors qu'un homme, torse nu et pantalon noir, tourne autour d'elle lentement, juché, lui aussi, sur des pointes. Un équilibre instable, surprenant, presque poignant, rompu finalement par un troisième danseur qui entame non pas un duo avec la danseuse, mais avec le danseur.

Dans tout cela, il y a peu d'ironie (un peu les battements de bras des "cygnes"). Pour Lock, la danse est chose sérieuse. Et ici, il s'agit de danse pure, d'exercices de haute technicité, de variations.

On peut les trouver vains, car que signifie reprendre ainsi le vocabulaire classique pour le radicaliser et le doper ? Est-ce une restauration postmoderne ? Un spleen du passé ? Mais pour réussir cela et éviter les dérapages kitsch, il fallait des danseurs exceptionnels; Edouard Lock les a. La La La Human Steps reste une très belle école de danse. Les neuf interprètes, hommes et femmes, sont incroyables. Dans leurs pirouettes, leurs projections, leurs déséquilibres, ils ne tremblent jamais et retombent sans hésitation. Leur technique est époustouflante.

"Amjad" par La La La Human Steps, à Anvers, deSingel, du 9 au 12 janvier, à 20h. Rés. : tél. 03.248.28.28, web www.desingel.be

Sur le même sujet