Epopée avortée, émotion dispersée

Dans le cadre de Toernee general - une coproduction du Théâtre national et du théâtre flamand KVS -, le (talentueux) metteur en scène David Strosberg présente sa version d'"Incendies". Une épopée contemporaine du Libanais émigré au Canada Wajdi Mouawad, mise en scène en mars dernier par Georges Lini au Zone Urbaine Théâtre (Zut) - une création choisie par la critique comme meilleur spectacle de la saison 2006-2007.

Nurten Aka

Dans le cadre de Toernee general - une coproduction du Théâtre national et du théâtre flamand KVS -, le (talentueux) metteur en scène David Strosberg présente sa version d'"Incendies". Une épopée contemporaine du Libanais émigré au Canada Wajdi Mouawad, mise en scène en mars dernier par Georges Lini au Zone Urbaine Théâtre (Zut) - une création choisie par la critique comme meilleur spectacle de la saison 2006-2007.

Difficile donc d'évacuer la comparaison : là où l'émotion vécue au Zut est toujours vivace, là où la mise en scène minimale de David Strosberg est passée à côté du souffle essentiel : l'épopée.

Pourtant, "Incendies", écrit en 2002, brûle comme une tragédie grecque, résonne comme cette réplique de Tchekhov, "Enterrer les morts, réparer les vivants".

Jumeaux en colère

Ici, une mère silencieuse, Nawal, meurt en laissant un testament tordu à ses enfants, Jeanne et Simon, des jumeaux en colère. Le testament ? Deux lettres. Jeanne doit remettre une lettre à leur père supposé mort, Simon à un frère dont ils ignoraient l'existence. Flanqués d'un bouffon de notaire, les voilà plongés dans une quête d'identité qui les mène au Liban, sur fond de guerre civile entre frères ennemis où les victimes et les bourreaux se confondent.

Construction virtuose comme un puzzle à clarifier, avec ses déplacements dans le temps (dans le passé de Nawal) et dans l'espace (entre l'Occident et l'Orient), "Incendies" est un texte exceptionnel, de ces grands récits qui, comme chez OEdipe, touchent l'inconsolable, comme chez Antigone, parlent de réconciliation.

Une épopée est donc un voyage qui, même chez le spectateur, doit se vivre dans le corps, physiquement.

Manque de feu intérieur

C'est cet art-là qui nous a manqué dans la proposition de David Strosberg. Ici, la quête frôle l'enquête avec des indices accrochés aux murs, l'utilisation de rétroprojecteurs, des personnages face au public qui se regardent rarement, etc. "J'ai voulu d'abord raconter l'histoire presque comme un conte, comme une enquête, sans débordement d'émotions avec un jeu retenu, axé sur la sincérité", explique le metteur en scène.

Reste que cette mise en scène moderne de David Strosberg manque d'éclat et de chair. Elle entraîne avec elle l'ensemble : décor inutile, costumes fades, comédiens sous-exploités et des incendies intérieurs qui n'ont jamais pris.

Mais au-delà de l'épopée inaboutie, le texte prouve sa force. Car l'émotion, en quelques scènes dispersées, transperce le spectacle, déboulant comme une larme difficilement contenue. C'est peu et c'est beaucoup.


Bruxelles, Théâtre national (studio), jusqu'au 26 janvier à 20h30 (de 7,5 à 19 €). Tél. 02.203.53.03, Web www.theatrenational.be