A la barre de l'Ancre

Carolo d'adoption, Jean-Michel Van den Eeyden va prendre la tête du Théâtre de l'Ancre.Il mettra le cap sur le contemporain, et tient à travailler avec la population.Entretien avec le plus jeune directeur de théâtre du pays.

A la barre de l'Ancre
©D.R.
Laurence Bertels

Portrait

L'été s'achève. Les Rencontres théâtre jeune public de Huy aussi. Jean-Michel Van den Eeyden brandit son Molière imaginaire et le dédie, la gorge nouée, à Max Parfondry, ce professeur et maître parti trop tôt. Le soleil décline mais la vie sourit à ce jeune artiste qui vient de signer sa première mise en scène, à l'âge de 33 ans. Inspiré d'un fait divers anglais, "Stone", comme les pierres jetées du haut d'un pont sur un train, plonge les adolescents dans l'univers de la délinquance. La mise en scène trahit la révolte intérieure de ce nouveau venu à Huy. Son nom sera à retenir... Nous sommes en 2005. "Stone" remporte le prix de la ministre de l'Enseignement secondaire et un coup de coeur de la presse. La même année, l'artiste fonde le Kollectif Cie Barakha (ainsi nommé en hommage à Lorca) qui montera "Push Up" de Roland Schimmelpfennig à Charleroi mais aussi à Mons, à Tournai, à Bruxelles.

Janvier 2008. L'hiver bat son plein. Jean-Michel Van den Eeyden va diriger le Théâtre de l'Ancre à Charleroi. Il a 35 ans et est le plus jeune directeur de théâtre en Belgique. Il est aussi le codirecteur du Théâtre de la Guimbarde. Il nous donne rendez-vous dans un salon de thé réputé... mais en panne de chauffage. Le sencha nous réchauffera.

Lors de notre rencontre, le metteur en scène s'apprête à partir pour la banlieue parisienne où "Stone" est programmé pour une quinzaine de jours. Il tient à être sur place avec l'équipe, afin de rencontrer les jeunes après le spectacle. Il fera juste un aller-retour vendredi à Charleroi pour présenter son projet artistique à la presse. Devenu l'enfant du pays, il y voit la ville de tous les possibles.

"J'ai voulu créer Push Up à Charleroi alors qu'on m'avait proposé le Manège à Mons. Mais j'aime cette ville surréaliste, avec ses usines qui crachent des fumées noires, jaunes, rouges. Il y a quelque chose qui me fascine ici. Charleroi a été une ville abandonnée. Tout semble possible et tout est à faire. Je m'y sens à ma place. Pour moi, il était juste de travailler ici et la question de la justesse est essentielle dans mon travail. Celle de la justice aussi."

Un choix rapide

Né à Bruxelles, l'heureux élu, élevé par sa mère, fait ses études secondaires au Collège Cardinal Mercier, en internat.

"Mon choix s'est très vite porté sur le théâtre. Dès la fin de ma scolarité, c'est apparu comme une évidence. J'étais très solitaire et le théâtre était le seul moyen de sortir de ma coquille. J'ai donc tout mis en place pour faire ces études. Après avoir vu La Mère de Brecht par Jacques Delcuvellerie, je savais que je voulais faire ces études-là. J'ai trouvé le Conservatoire de Bruxelles trop poussiéreux, alors je suis allé à Liège. J'y ai fait de très belles rencontres. Notamment celle de Max Parfondry ."

Son Prix supérieur du Conservatoire royal de Liège en poche, notre (jeune) homme doit gagner sa vie. Il jouera notamment dans "Le Sacre, O Sacrificio" chorégraphié et mis en scène par Claudio Bernardo, "L'Opéra de Smyne" de Carlo Goldoni mis en scène par Jean-Claude Penchenat ou "Éclats d'Harms" avec la Cie Arsenic. Il travaille aussi avec Charlie Degotte et Michael Delaunoy, apprécie la rigueur de la danse, le jeu corporel et ses limites, mais ne trouve pas encore son bonheur. "Le métier d'acteur a vite manqué de sens pour moi. Je me sentais trop dépendant du désir des autres. Créer du sens est rapidement devenu une nécessité. Lorsqu'on m'a proposé de rentrer à la Guimbarde, j'étais en plein questionnement, sur le point d'arrêter. J'ai rencontré Michel Van Loo, le directeur de cette compagnie pionnière de théâtre pour l'enfance et la jeunesse. J'ai joué dans Et pourtant elle tourne et, en étant devant un public d'enfants, j'ai retrouvé le sens perdu. Je me suis senti vivant en tant qu'interprète et artiste. J'étais aussi en questionnement par rapport à la violence adolescente. J'avais envie de travailler autour d'elle, autour de ce moment où le jeune va entrer dans une société dont il n'a pas forcément envie."

Pendant qu'il montait "Stone" (qui sera en février à la Maison des cultures de Saint-Gilles et au coeur de l'émission "Quand les jeunes s'en mêlent"), Jean-Michel Van den Eeyden travaillait, en parallèle, avec trois groupes de jeunes, enfants du juge ou élèves en décrochage scolaire. Il aime le terrain, le contact avec la population. Il ne veut pas se contenter de faire de la diffusion.

"M'ancrer dans la ville"

"A l'Ancre, je veux insuffler une nouvelle énergie. Je veux travailler avec la population. J'ai la volonté réelle de m'ancrer dans la ville, de créer du sens autour du théâtre comme moyen d'émancipation, outil de pensée, école de la vie. Je vois le théâtre comme un outil de réflexion et de rencontre. Je veux être en relation avec le citoyen qui est touché par une certaine réalité, porter sa parole à la scène. Je veux que les publics se rencontrent et soient diversifiés. J'y ferai aussi du théâtre jeunes publics. Je travaillerai en collaboration avec l'Eden et le Palais des Beaux-Arts et, si je crée un festival, il s'adressera aux adolescents. J'ai eu envie de poser ma candidature à l'Ancre pour rassembler les moyens et les compétences, assumer les responsabilités car ce théâtre est un outil magnifique. Le défi ne me fait pas peur. Je n'arrive pas seul. Olivier Hespel sera un partenaire de travail important. Et Françoise Bloch, artiste associée, me permettra, elle aussi, d'avoir des regards diversifiés sur mes choix", nous dit encore le nouveau capitaine du navire, prêt à mettre le cap sur le théâtre contemporain pour parler du monde d'aujour- d'hui. "C'est la vocation du lieu. C'est pour ça que ça m'excitait d'aller là. Je crois au combat pour réaliser ses rêves. Voilà pourquoi j'ai dû quitter ma mère à 18 ans."