Le suspense subtil de l'identité

On pourrait dire que, avec le ravissant "Nil nisi bene" (Balsamine, 2004), "Rari nantes" forme un diptyque. Le premier enquêtait à partir de traces de vie laissées après la mort. Le nouveau spectacle s'en va fureter du côté des origines.

Marie Baudet

On pourrait dire que, avec le ravissant "Nil nisi bene" (Balsamine, 2004), "Rari nantes" forme un diptyque. Le premier enquêtait à partir de traces de vie laissées après la mort. Le nouveau spectacle s'en va fureter du côté des origines. Or celles des complices divergent. Bernard Van Eeghem est né sous X, en 1953, en France, et fut adopté à cinq mois par un couple de Bruges. Catherine Graindorge est la fille d'un avocat célèbre qui fut au centre d'une "affaire" amplement médiatisée, en 1979. Elle avait onze ans.

On commence par une peinture commentée. La fuite d'Enée et des siens alors que Troie est la proie des flammes. Virgile, dans l'Enéide, décrit le naufrage du vaisseau qui les emmène : "Apparent rari nantes in gurgite vasto" - apparaissent les rares qui surnagent dans l'immense tourbillon. On continue avec une comptine, en néerlandais, qui va de la montagne à la femme et retour, en passant par l'arbre, la branche, le rameau, la feuille, le nid, l'oeuf, l'homme... Un peu d'enfance, puisque c'est là qu'on va, vers ce qui reste, ce qui surnage quand tout le reste s'efface.

Du côté de Catherine, il y a des souvenirs vifs (les vacances en famille, au retour l'arrestation de son père, la menace de dix ans d'emprisonnement, les manifestations, le procès, la libération), des articles dans les journaux, des images télévisées. Chez Bernard, de rares photos, quelques documents officiels, découverts un jour chez sa mère adoptive, un nom, celui de sa mère biologique, biffé dans un cahier, indéchiffrable.

D'un côté le poids d'une lignée chahutée, de l'autre le vide de l'inconnu. "Rari nantes" avance comme une enquête. Très personnels, les détails de l'un sont pris en charge par l'autre : C. raconte l'histoire de B., B. celle de C. Parfois seulement la troisième personne cède la place au je. Et sans arrêt on se prend à ce jeu délicat, jamais impudique, élégant même dans sa façon de creuser profond, sous les êtres d'aujourd'hui - ces deux artistes, plasticien et musicienne en plus d'habiter si joliment, si généreusement la scène, sous l'oeil du "coach" Guy Dermul. C'est presque un polar, c'est en tout cas une enquête, avec sa part, subtile, de suspense et son intense aura d'humanité. Car si les histoires ici dévoilées, si particulières, sont toutes pleines de la personnalité de leurs acteurs, elles n'en touchent que mieux à l'universelle interrogation de l'identité, qui nous sommes, ce qui nous forge. À la fin, rien n'est résolu. Les questions demeurent, enrichies d'une émotion douce, au fil du parcours où nous ont entraînés ces deux-là.


Bruxelles, Théâtre les Tanneurs, jusqu'au 15 et du 18 au 22 mars, à 20h30. (De 5 à 10 €, durée : 65 min. env. Spectacle surtitré en néerlandais.) Tél. 02.512.17.84./p>