Le triptyque du pouvoir de Guy Cassiers

Cet été, le public d'Avignon, parfois sévère avec les artistes flamands, a ovationné, à juste titre, "Atropa, la vengeance de la paix" de Guy Cassiers, troisième volet d'un triptyque sur le pouvoir qu'on pourra voir exceptionnellement la semaine prochaine, au Kaaitheater à Bruxelles.

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Le triptyque du pouvoir de Guy Cassiers
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entretien

Cet été, le public d'Avignon, parfois sévère avec les artistes flamands, a ovationné, à juste titre, "Atropa, la vengeance de la paix" de Guy Cassiers, troisième volet d'un triptyque sur le pouvoir qu'on pourra voir exceptionnellement la semaine prochaine, au Kaaitheater à Bruxelles.

Un triptyque commencé l'an dernier avec "Mefisto for ever" et continué avec "Wolfskers" présenté, cet été aussi, à Avignon, mais qui convainc moins. "Wolfskers" parle du pouvoir à travers les histoires croisées de Lénine, Hitler et Hiro Hito, un sujet original, audacieux dans sa forme, mais qui paraît "flotter". Tout autre est "Atropa" qui donne la parole, de manière bouleversante et fulgurante, aux victimes des guerres et de tous les pouvoirs. Elles clament leur deuil et cette indicible souffrance qu'on leur refuse souvent au nom des réalités de la politique. Un très beau texte, au départ de la guerre de Troie racontée par Eschyle et Euripide, en alexandrins, de l'écrivain anversois Tom Lanoye (traduit en français et en alexandrins, par Alain Van Crugten), des acteurs parfaits (rarement a-t-on autant entendu la beauté de la langue néerlandaise) et une somptueuse mise en scène de Guy Cassiers. Un brelan parfait pour un spectacle de plus de 3 h, mais qui ne lasse pas un instant. Preuve qu'on peut faire un théâtre de textes, basé sur de grands mythes, mais contemporain, fort, beau et passionnant.

Vous revenez d'avoir joué cette trilogie au Théâtre de la Ville, à Paris, pendant 3 semaines.

Ce fut exceptionnel. Une salle pleine tous les soirs et 16000 spectateurs au total. On parle souvent, à propos de mes spectacles, du concept ou des vidéos que j'utilise, mais ici, les Français ont pu voir la manière de jouer des acteurs et cette langue flamande qui leur apparaît très spéciale (surtitrée en français). Dans Atropa, ils ont senti la mélodie de la langue de Tom Lanoye. Dans ce spectacle, il y a cinq femmes, complètement différentes, qui ont chacune, leur manière de jouer. C'est la structure du texte qui est à la base de leur performance.

Trois spectacles très différents.

Mais ils ont des points communs, car ils sont basés sur la question du pouvoir. Dans "Mefisto for ever", je parle de la dangereuse séduction du pouvoir dans les yeux des artistes. Comment le politique peut séduire les artistes. Cela m'a semblé important de créer cela en arrivant à la tête du Toneelhuis, à Anvers, dans une ville où la situation politique peut évoluer vite. Dans "Wolfskers", je m'intéresse aux dirigeants de la seconde guerre mondiale au moment où ils ont perdu un pouvoir qui les a rendus malades. Enfin, dans" Atropa", c'est le point de vue des victimes et, singulièrement, celui des femmes que je prends. On voit le résultat des batailles, que ce soient celles de Troie comme celle de Bush en Irak. Rien n'a changé avec le temps. La guerre reste la guerre et le public reste manipulé par le politique.

On parle parfois d'une perte du théâtre de texte, mais vous démontrez qu'il reste important et qu'il se marie bien avec les nouvelles technologies ?

Il est important de créer un nouveau répertoire en référence avec le monde actuel, de repenser la manière d'exprimer les choses. Il nous faut trouver une langue nouvelle, ouverte, qui parle à notre monde, créer un dialogue avec le public. La forme, le son, la lumière, la vidéo, veulent séduire le spectateur et stimuler chez lui tous les sens afin de faire passer un contenu. Le théâtre est une manière de mentir : le public sait que ce qu'il voit n'est pas vrai. Ce ne sont pas vraiment Hitler ou Hiro-Hito qui sont sur scène, mais, via ce détour, il trouve une réalité d'aujourd'hui.

Que vous apporte la vidéo que vous utilisez magistralement ?

Ce sont des instruments pour que les acteurs puissent être aussi proches que possibles du contenu. La caméra est le crayon d'aujourd'hui. La vidéo aide aussi à voir ce qui se passe hors du cadre, voir ce qu'on ne voit pas et stimuler l'imagination du spectateur, le rendre complice du spectacle. J'explique que dans mes spectacles, les yeux entendent la musique et les oreilles voient les sons. Le spectateur est amené à créer le spectacle avec nous. Je veux utiliser ses capacités de recherche et ses qualités sensibles.

Vous préparez pour mai, une suite au mythique opéra "The woman who walked into the doors" avec Kris Defoort.

On le créera dans le cadre du kunstenfesfivaldesarts avec Viviane De Muynck et Dirk Roofthooft, et une chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui.

"Mefisto for ever", le 21 octobre, "Wolfskers" le 23 octobre et "Atropa" les 24 et 25 octobre. Au Kaaitheater à Bruxelles, en néerlandais surtitré en français. Tél. : 02.201.59.59 et Web ww.kaaitheater.be