Gluck enfin de retour

Deux décennies ! Il y a plus de vingt ans qu'on n'avait vu un opéra de Gluck sur une de nos scènes lyriques : c'était alors l'"Orfeo ed Euridice", donné - aux Halles de Schaerbeek - par la Monnaie de Gérard Mortier, avec Bernard Foccroulle au clavecin. Depuis, rien. Jean-Louis Grinda pensa bien, parallèlement à sa Tétralogie, à représenter certaines tragédies du réformateur de l'opéra, mais le projet n'aboutit pas.

Nicolas Blanmont
Gluck enfin de retour
©D.R.

Deux décennies ! Il y a plus de vingt ans qu'on n'avait vu un opéra de Gluck sur une de nos scènes lyriques : c'était alors l'"Orfeo ed Euridice", donné - aux Halles de Schaerbeek - par la Monnaie de Gérard Mortier, avec Bernard Foccroulle au clavecin. Depuis, rien. Jean-Louis Grinda pensa bien, parallèlement à sa Tétralogie, à représenter certaines tragédies du réformateur de l'opéra, mais le projet n'aboutit pas. On sait donc gré à son successeur, Stefano Mazzonis, d'avoir brisé cet injuste silence en proposant, qui plus est, un Gluck encore plus rare que les autres : "Paride ed Elena", troisième fruit de la collaboration entre Gluck et Calzabigi, déjà librettiste de l'"Orfeo" justement mais aussi de "Alceste".

Librement inspiré d'un célèbre épisode de "L'Iliade" - l'enlèvement amoureux d'Hélène, reine de Sparte, par le Troyen Pâris est à l'origine de la guerre de Troie -, l'opéra de Gluck, créé à Vienne en 1770, n'a rien de belliqueux : il est uniquement question ici du sentiment amoureux, de son évolution, des tourments qu'il cause et enfin de son triomphe. Hormis une brève et tardive apparition de Pallas et l'intervention aussi fugace d'un anonyme Troyen, l'action se limite, comme dans l'"Orfeo ed Euridice", à trois personnages : les deux - futurs - amants, et un Amour omniprésent qui favorise leur rapprochement. Scénario peut-être un peu court pour deux heures quinze de musique, et la simplicité du livret peut expliquer l'oubli de la partition. Car la musique est splendide, tant dans sa richesse mélodique que dans sa structure (avec notamment des récitatifs qui, de diverses façons, sont tous accompagnés par l'orchestre), et d'une réelle force dramatique qui excelle tant à décrire l'opposition des deux univers (Sparte et Troie) que les divers états de l'amour, passion chez Pâris, réprimé, hésitant et enfin assumé chez Hélène.

La belle idée de cette résurrection est aussi de l'avoir confiée à une équipe de jeunes chanteurs choisis tant en Italie que dans les conservatoires belges (le spectacle étant coproduit par Liège, Pise, Lucques et Livourne). Ils avaient été 180 à auditionner, il en reste une trentaine répartis entre chœur et rôles solistes, avec même le luxe - pour cinq représentations - d'une double distribution. Des voix jeunes avec ce que cela peut supposer de verdeur parfois, ou de fatigue en fin de soirée, mais aussi avec d'immenses qualités d'investissement et la générosité. En tête de distribution (et seul à assurer toutes les soirées !) le contre-ténor Nicolas Zielinski, déjà remarqué pour sa victoire au Concours de Verviers 2007. Certes, le rôle - composé pour un castrat aigu - sied sans doute mieux aujourd'hui à une mezzo qu'à un contre-ténor : même s'il est capable d'atteindre toutes les notes, ce qui est déjà en soi une prouesse (on monte au mi bémol !), le Français ne réussit pas à donner à ce registre suraigu l'expressivité et l'épaisseur qu'il a dans son registre medium, mais la voix n'en reste pas moins impressionnante, et il est, physiquement, un Pâris idéal de fougue et de prestance. Belle Hélène aussi de Rita Matos Alves, ancienne élève de Marcel Vanaud, et coup de foudre pour l'Amour charmant de Véronique Nosbaum, passée par le Conservatoire de Liège.

L'Orchestre de l'ORW est dirigé avec un beau sens de la rhétorique baroco-classique par Filippo Maria Bressan, tandis que son compatriote Andrea Cigni signe une mise en scène pleine d'inventivité et d'humour dans une Sparte transposée à la belle époque. Les ballets sont donnés avec une belle fraîcheur, et le metteur en scène réussit tout à la fois à montrer les sentiments des protagonistes et à camper autour d'eux une foultitude de petits détails parallèles qui permettent d'éviter l'écueil de l'austérité, voire de l'ennui.

Liège, Théâtre Royal, les 21, 23 et 25 octobre à 20h; www.orw.be