La mort qu'on cache

Il y a peu, un prêtre flamand de la périphérie refusait d'enterrer un mort en français. Mais au KVS, le théâtre flamand de Bruxelles, Raven Ruëll crée "Les perdants radicaux", sur la mort et son déni, composé d'images fortes mais aussi de paroles en français et joué par des acteurs de Liège ! C'est lui qui a raison, la mort comme la culture n'ont pas de frontières.

Guy Duplat

Il y a peu, un prêtre flamand de la périphérie refusait d'enterrer un mort en français. Mais au KVS, le théâtre flamand de Bruxelles, Raven Ruëll crée "Les perdants radicaux", sur la mort et son déni, composé d'images fortes mais aussi de paroles en français et joué par des acteurs de Liège ! C'est lui qui a raison, la mort comme la culture n'ont pas de frontières.

Raven Ruëll est un jeune (30 ans) metteur en scène du KVS où il monta l'an dernier, le formidable "Missie". Depuis deux ans, il vit à Liège et y donne cours au Conservatoire avec Jacques Delcuvellerie pour qui il montera un nouveau spectacle au printemps. Jusqu'ici, Ruëll avait surtout travaillé sur des textes forts. Il a voulu cette fois orienter son travail vers l'image et a construit un spectacle souvent sans paroles, à partir d'un travail d'improvisation avec des acteurs jeunes (deux sont encore au Conservatoire). Le spectacle commence par un magnifique texte d'Heiner Müller et dit par l'excellent Jean-Benoît Ugeux sous forme de l'interview d'un intellectuel : dans nos sociétés, la mort est niée et cachée, il n'est plus normal d'être mort. Et la vraie révolution, disait déjà Buchner, serait de rendre la mort publique. Les cimetières ont été expulsés des centres des villes, il n'y a plus de rituels.

Après ce constat accablant, le spectacle devient avant tout visuel avec une suite d'images qui ont affaire avec la mort, les rituels, le chagrin, le deuil, la décomposition des corps. Raven Ruëll explique qu'il a voulu "se détacher du cérébral, communiquer avec des images, des mots et des cris." Le résultat reste inégal. Il y a des images fortes comme la femme araignée ou le corps qui se jette dans la terre, voire bouleversantes comme la scène finale où le corps de Jean-Benoît Ugeux, la tête peinte en bleu et les bras en rouge, est nettoyé comme on nettoie les morts. Ou Alexandre Trocki, qui erre silencieux, abattu, une valise à la main et dont le désarroi s'éclaire lorsqu'il prononce ses seuls mots de la soirée : "j'ai reçu un coup de téléphone pour me dire que ma fille s'est suicidée". D'autres scènes restent trop littérales ou hésitent entre différentes esthétiques, y compris le baroque et demandent sans doute un temps de réglage.


"Les perdants radicaux" au KVS, jusqu'au 1er nov, à 20h, quai aux pierres de taille, 7, 1000 Bruxelles. Tél. : 02/2101112 et www.kvs.be.