Le "sacrifice" de l'intellectuel a-t-il un sens ?

Un Faust" fut écrit par Jean Louvet, il y a 25 ans, à la demande de Marc Liebens et Michèle Fabien qui voulaient qu'il se confronte à un des grands mythes de notre civilisation. Jean Louvet a écrit alors ce qu'il appelle aujourd'hui " ma pièce la plus écrite, avec l'optimisme de la forme".

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Le "sacrifice" de l'intellectuel a-t-il un sens ?
©D.R.

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Un Faust" fut écrit par Jean Louvet, il y a 25 ans, à la demande de Marc Liebens et Michèle Fabien qui voulaient qu'il se confronte à un des grands mythes de notre civilisation. Jean Louvet a écrit alors ce qu'il appelle aujourd'hui "ma pièce la plus écrite, avec l'optimisme de la forme". Elle sera montée par Lorent Wanson, l'homme d'"Africare", au Manège.mons et au théâtre Jean Vilar. Nous avons rencontré Jean Louvet et Lorent Wanson en avant-première du spectacle.

Jean Louvet a fait de Faust un intellectuel engagé, à l'image de Sartre au lendemain de la guerre. Mais que devient son engagement avec l'usure du temps ? Quand le temps a remplacé le frémissement de l'Histoire. Comment l'intellectuel vieillissant, qui attendait tout de l'Histoire, réagit au retour de la réalité ? Il a tout sacrifié à son idéal. Il se réveille en crise, avec le vide autour de lui, dans sa vie. "Il a cru à quelque chose mais il s'est trompé."

Et face à ce Faust, Louvet a construit un diable, Mephisto, qui vient le tenter en lui disant : "tu as perdu ton temps à vouloir changer cela". Et Mephisto lui met entre les bras la tentation sous la forme de Marguerite, une jeune femme postmoderne, qui oublie l'histoire et privilégie l'immédiat. "Marguerite est un personnage contemporain, poursuit Louvet, sans foi ni loi. Une fille de la débrouille. Mephisto demande à Marguerite de séduire Faust pour le détourner de son idéal. Mais cela rate, car elle tombe vraiment amoureuse de Faust."

Dans les années 80, quand Louvet écrit "Un Faust", la question de l'engagement face aux menaces individualistes de l'ère Reagan était très prégnante.

Lorent Wanson, qui selon ses propres mots, appartient plutôt à la génération des punks, du "No future" a repris cette pièce pour l'étendre au problème de l'engagement artistique.

"L'intellectuel, dit-il, s'est éloigné des classes populaires. Il faut dire qu'une récente enquête a montré que 70 pc des affiliés du Vlaams Belang viennent de ces classes. Dans la pièce Philémon et Baucis, qui incarnent le prolétariat, sont devenus obsédés par la sécurité."

Pour Lorent Wansin, ce "Faust" pose cependant toujours la question du conflit entre d'une part le sacrifice pour un idéal politique ou artistique, et, d'autre part, le plaisir et la jouissance. Peut-on avoir une vie à côté de son engagement ? "Moi-même, dit-il, j'ai tout sacrifié au théâtre et je me retrouve au milieu de ma vie, sans vie à côté."

La fin du spectacle est volontairement ambiguë. L'option est ouverte de choisir le sacrifice mais il y a aussi une petite ouverture vers l'amour.

Lorent Wanson souligne que les acteurs sur scène ont, quasi tous et c'est son choix, plus de 60 ans et une longue histoire théâtrale derrière eux, y compris dans le théâtre de combat et mai 68 (Christian Crahay, Jean-Marie Pétiniot, Guy Pion, Anne-Marie Loop, seule la jeune Edwige Bailly tranche dans le rôle de Marguerite). "Ces acteurs ont une longue histoire qu'ils jouent dans leurs corps", souligne Wanson.

Le metteur en scène a ajouté au texte une musique jouée live au piano, une suite de variations d'un musicien chilien (l'engagement pour Allende des années 70 ?) et un décor original et mouvant, "une installation concrète et poétique", imaginée par Daniel Lesage sous la forme d'une ancienne scène de théâtre qui se dresse petit à petit et se transforme en forêt.

Le "sacrifice" de l'intellectuel ou de l'artiste à son œuvre a-t-il un sens ? C'est tout la question toujours actuelle de ce spectacle.

"Un Faust", de Jean Louvet, mis en scène par Lorent Wanson, au Manège. mons, du 4 au 7 novembre (065.39.59.39), au théâtre Jean Vilar du 11 au 16 novembre (0800.253.25), au théâtre le Palace d'Ath, le 25 novembre, et au centre culturel de La Louvière le 26 novembre.