La poésie faite homme

Lorent Wanson remet sur le métier "Un Faust". Le texte de Jean Louvet avait été créé il y a vingt-deux ans par Marc Liebens. Un moment de beauté pure qui, après Mons, sera à voir à Louvain-la-Neuve, Ath et La Louvière.

Philip Tirard
La poésie faite homme
©D.R.

Tout de même, j’ai écrit ça voici vingt-quatre ans", nous murmurait Jean Louvet tout songeur, mardi soir sur le seuil du Manège de Mons, à quelques minutes de la première représentation de "son" "Faust" mis en scène par Lorent Wanson. Qu’il se rassure : à l’écoute, le texte paraît brûlant d’actualité. C’est qu’à travers le mythe faustien du pacte avec le Diable, il touche à l’intemporelle condition humaine, réactualisant cette extraordinaire rêverie sur les rapports de l’Homme avec la Nature, le Temps, l’Amour, le Désir, la Mort, etc.

On se permet de mettre des majuscules à cause du caractère allégorique que prennent ces réalités dans cette "non-histoire" d’ici et de maintenant, de toujours et de partout. Allégorie, non-histoire ? Non, ne fuyez pas. Lorent Wanson a su installer une complicité espiègle, une connivence profonde, entre le spectacle et les spectateurs par le truchement d’une distribution formidable.

Poésie rageuse

Dans le rôle-titre, Christian Crahay palpite d’une humanité vraie. C’est même la poésie faite homme. Des déchirements et des désillusions d’un intellectuel engagé, il rend palpables le chagrin et la fureur, l’impuissance et la ténacité, la sincérité et l’autodénigrement. Il y a dans son Faust recru de fatigue par la quête d’un problématique savoir-pouvoir, une bouleversante part d’enfance, une fragilité naïve qui le sauvent du poison de l’amertume.

Face à lui, avec ses ailes d’ange souillées par la Chute, le Méphisto de Jean-Marie Pétiniot est plus drôle qu’inquiétant, méchant comme un gamin gâté, mais pas mauvais bougre au fond. Il est vrai qu’il agit sur ordre du Patron, décidé, Lui, à reprendre un peu sa créature en main

De bout en bout, le texte de Louvet exsude une poésie rageuse, courant à perdre haleine après un surcroît de lucidité, de vérité, de beauté. Et le spectacle en épouse le rythme vertigineux, souligné par la partition chatoyante du "People united" de Frédéric Rzewski qu’interprète Fabian Fiorini en live au piano. Savoir, agir, aimer : est-ce à la portée d’un seul homme ? semble demander l’écrivain.

Histoire d’amour

Sous les traits d’Edwige Bailly, Marguerite est belle, aguicheuse jusqu’à l’impudeur, certes, mais avec la grâce de la jeunesse. Voulu par Méphisto, le trouble qu’elle suscite chez Faust finit par se refermer sur elle comme un piège : elle tombe amoureuse de sa victime. Eh oui, au milieu de ses interrogations philosophiques et politiques, Louvet a aussi tissé une histoire d’amour qui tient la route. Le jeu des acteurs nous permet d’y croire, de nous y projeter et de nous y retrouver. On dirait que cela parle tout le temps de l’intérieur

L’amour filial, la fidélité à ses origines, si chère et si douloureuse à l’auteur, a également sa part dans "Un Faust". Philémon et Baucis (Guy Pion et Anne-Marie Loop, tous deux épatants) incarnent une classe ouvrière compromise dans la recherche de la sécurité matérielle - Louvet a vécu de très près l’hiver 1960 au cours duquel le socialisme belge a changé de visage. A l’instar d’un fils, Faust les regarde pourtant sans haine, avec une sorte de gratitude navrée (et, tout de même, le soupçon d’un reproche), plus percutante que tous les discours.

Il faut dire un mot enfin de la réussite plastique de la scénographie. Daniel Lesage a imaginé une sorte de sculpture mobile, faite de poutres et de cordages, qui rappelle tout à la fois les tréteaux originels du théâtre, le pont d’un navire et une forêt labyrinthique. Soufflant.


Mons, le Manège, jusqu’au 7novembre à 20 h (durée 1 h 30). De 8 à 11 €. Rencontre avec le metteur en scène à l’issue de la représentation du 7novembre. Tél. 065.39.98.93, Web www.lemanege.com Louvain-la-Neuve, Théâtre Jean Vilar, du 11 au 16novembre à 20 h 30 (jeudi à 19 h 30 et dimanche à 15 h). De 10 à 24 €. Rencontre avec l’auteur à l’issue de la représentation du 12novembre. Tél. 0800.25.325, Web www.atjv.be Ath, le Palace, le 25novembre (068.26.99.89); La Louvière, Centre culturel régional du Centre, 26novembre (064.21.51.21).