Juliette Binoche, hors limites

Une petite robe d’un rouge éclatant, un visage quasi sans maquillage, une vivacité qui éclate en un rire franc: Juliette Binoche est irrésistible quand elle répond à nos questions. Elle est à Bruxelles pour y danser et montrer ses peintures!

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Juliette Binoche, hors limites
©D.R.

Une petite robe d’un rouge éclatant, un visage quasi sans maquillage, une vivacité qui éclate en un rire franc: Juliette Binoche est irrésistible quand elle répond à nos questions. Elle est à Bruxelles pour y danser et montrer ses peintures! Car l’actrice du "Patient anglais" se met en danger, ose quitter sa gloire pour avancer vers les contrées de la danse, de la poésie et de la peinture.

Trois soirs à la Monnaie, elle joue et danse "In-I" ("A l’intérieur de moi") qu’elle a co-créé et co-mis en scène avec le grand chorégraphe Akram Khan dans une scénographie d’Anish Kapoor. Cet "ovni", comme elle l’appelle, commence une tournée mondiale d’un an. En parallèle, la Cinémathèque programme une rétrospective de ses films. Elle publie aussi un beau livre "In-eyes" avec 68 portraits qu’elle a peints, 34 de cinéastes pour qui elle a joué et 34 d’elle-même dans les films de ces cinéastes. Ce projet multidisciplinaire audacieux s’appelle, significativement, "Jubilations".

Il est rare de voir une star se mettre à ce point en danger? "J’aime la provocation, les transgressions, désobéir aux habitudes et aux bien-pensants, nous dit-elle. Si on ne se désobéit pas à soi-même, on ne peut pas se réaliser en tant qu’artiste. En choisissant mes rôles au cinéma, j’ai souvent choisi aussi de faire des sauts dans l’inconnu. Car le saut est un mélange de confiance et de peur, où on va à l’encontre de soi-même, dans un autre soi-même, avec l’envie de se rapprocher de l’autre. J’ai toujours été frappée par cette phrase de Mandela arrivé au pouvoir après 27 ans de prison et qui disait: "On a plus peur de nos lumières que de nos ombres." Marcher vers nos lumières est ce qui nous rend plus vulnérable. Un des mots clés de notre histoire est l’adaptation qui permet une transformation. L’énergie d’un acteur permet cette transformation comme l’énergie d’une mère à l’égard de ses enfants la transforme".

Le projet a commencé quand Suman, sa masseuse, lui dit: "As-tu une envie de danser?" Suman est la femme du manager d’Akram Khan qui vit à Londres comme Juliette Binoche. "C’était une folie pure, dit-elle. Je n’avais jamais dansé, mais Suman avait vu mon corps et mon potentiel. Dans la vie, il ne faut pas trop se poser de questions quand les choses s’imposent à vous". La danse? "Quand j’étais petite, ma mère mettait de la musique, et j’improvisais des danses. Mais c’est en découvrant "Le sacre du printemps", de Pina Bausch, que j’ai vu la puissance de la danse."

Le premier contact entre Binoche et Khan fut délicat. Il lui demanda de "copier" des passages de son spectacle "Zero degrees", mais à la fin de la journée, elle lui dit: "Ça n’ira pas, je ne suis pas une danseuse." Ils ont alors choisi d’improviser et de créer, ensemble, ce théâtre-danse et sa mise en scène. Elle danse et lui, parle, ou l’inverse, ou les deux à la fois. Pour une actrice de 44 ans aujourd’hui, l’exercice fut douloureux quand on voit les images de ses chevilles blessées pendant les répétitions.

La danse, c’est le corps, bien sûr: "Le corps est un pinceau, un outil et pas une fin en soi. Il permet d’explorer nos limites. Le corps parle, si on sait en diriger la tension, la respiration, si on lui donne des sentiments. J’en avais déjà fait l’expérience quand j’étais enceinte et que j’avais un corps dans mon corps. Grâce à l’haptonomie, le bébé montait ou descendait dans mon ventre, selon mes mots ou mes gestes. De toute manière, je n’ai pas trop réfléchi. Ce qui m’intéressait dans le travail avec Akram Khan, c’était sa personnalité plus que le fait qu’il soit chorégraphe. Dans mes choix de films aussi, c’est la personnalité du cinéaste qui m’intéresse avant tout."

Elle avait déjà pratiqué des sports dans ses films (le ski nautique dans "Les amants du pont neuf" et le cheval dans "Le hussard sur le toit"), mais ici, "il y avait autre chose. Il fallait s’abandonner. Avec Akram, j’ai rencontré des peurs que je ne connaissais pas, comme de plier le genou, d’apprendre à tomber. Lui, il a dû apprendre à exprimer ses sentiments par les mots et pas seulement par son corps. Il a dû avoir le courage d’abandonner son corps". "In -I" parle de l’amour - "osons-nous aimer?" -, de la rencontre entre deux êtres, de la séduction, de la vie conjugale (incluse la plus prosaïque).

La peinture fait partie de son jardin secret depuis l’enfance. "Quand j’avais 9 ans, ma mère m’avait offert un livre sur "Les chefs-d’œuvre" que je recopiais. J’ai dessiné, ici, 34 metteurs en scène pour qui j’ai joué et 34 fois moi-même dans ces films. Ces cinéastes avaient posé leur regard sur moi, je pose maintenant mon pinceau sur eux." Dans ces portraits en gros plan, sans contexte ni souci de véracité, c’est le regard qui importe. "Ma question est qui es-tu?" Et quand elle dit ça, en vous fixant dans les yeux, on rend les armes


"In-I", à la Monnaie jusqu’au 13novembre (070.23.39.39), rétrospective Binoche, au musée du Cinéma, jusqu’au 23 novembre (02.551.19.00) et le livre, "Portraits in-eyes", par Juliette Binoche, édit.Culturesfrance, env. 30 euros.