Pina Bausch fait danser les ados

Durant trois semaines, Pina Bausch fait la fête à la danse. Elle a invité des dizaines de danseurs et compagnies du monde entier à danser à Wuppertal, sa ville, à Essen et à Dusseldorf.

GUY DUPLAT
Pina Bausch fait danser les ados
©D.R.

Durant trois semaines, Pina Bausch fait la fête à la danse. Elle a invité des dizaines de danseurs et compagnies du monde entier à danser à Wuppertal, sa ville, à Essen et à Dusseldorf (dont beaucoup de Belges : AnneTeresa De Keermaeker, Sidi Larbi Cherkaoui, Thierry De Mey, Alain Platel). Chaque soir, on peut voir un autre spectacle ou des rencontres qu’elle appelle "very special" entre, par exemple Sylvie Guillem et une danseuse hindoue. Et les soirées se terminent au café turc Ada, à Wuppertal où on danse le tango et la salsa jusqu’à l’aube.

Ce week-end, pour ouvrir sa fête, elle présentait une création très originale : "Kontakhof", sa pièce culte datant de 1978 et jouée des centaines de fois depuis lors, mais interprétée cette fois par des adolescents de Wuppertal, des amateurs, âgés de 14 à 20 ans. La trentaine de jeunes, de tous physiques, de tous types, fut choisie par petite annonce et a travaillé dur durant un an, trois fois par semaine, le soir et le week-end, et de manière plus intensive ces dernières semaines, sous la direction de Josephine Ann Endicott, danseuse emblématique de Pina Bausch, qui avait créé Kontakthof il y a trente ans et qui est revenue d’Australie pour mener ce projet.

En 2000, Pina Bausch avait déjà imaginé la même chose, avec le même "Kontakthof", mais cette fois avec des "vieux" de plus de 65 ans, des amateurs de Wuppertal recrutés par petite annonce. Ce fut un tel triomphe que le spectacle continue depuis lors à tourner à travers le monde. Certains "vieux" ont dû être entre-temps remplacés.

Samedi, à Wuppertal, on donnait à la suite l’un de l’autre, les deux Kontakthof. Six heures de danse au total et deux spectacles apparemment identiques : mêmes pas, mêmes robes élégantes, mêmes costumes cravates pour les hommes. Avec, chaque fois, la révélation de danseurs amateurs remarquables donnant une émotion sans pareille. Comme par miracle, "Kontakthof" semble, une fois, écrit tout exprès pour l’adolescence ses amours naissantes, ses peurs et ses désirs. Et, ensuite, pour l’univers du troisième âge avec sa tendresse, sa séduction, ses désirs toujours présents, ses regrets. Le jeune adolescent mal dégrossi, celui aux cheveux en pétard, la jeune fille trop vite poussée en longue tige, comme le vieux aux cheveux blancs, l’homme un peu bedonnant, la femme aux cheveux rares, tous gardent des envies de séduire, de se frotter à l’autre, quitte à en souffrir. Avec un humour teinté de nostalgie, ils ébauchent des relations éphémères, ardentes, déchirées ou inachevées. Un déhanché, un boogie-woogie soudain, une gifle, une caresse, un désir d’amour, un souvenir de bonheur perdu.

"Kontakthof fut" créé en 1978, avec des musiques populaires des années 30 créant la nostalgie (musiques de Chaplin, Nino Rota, etc.) Un spectacle sur l’éternelle et difficile séduction entre les hommes et les femmes. Une grande salle vide, des hommes et des femmes alignés sur des chaises contre les murs. Les femmes sont habillées de robes très colorées, elles sont excitées, joyeuses. Les hommes sont raides, cravatés, lugubres. Les caresses deviennent gifles, les gestes tendres se transforment en dérision. Un couple reste seul à chaque extrémité de la scène et enlève timidement ses vêtements. Pina Bausch parle sans arrêt de la seule chose qui importe : l’amour, la tendresse, la communication impossible. L’éternel jeu de la séduction qui faisait merveille pour de beaux danseurs, fonctionne tout aussi bien pour des danseurs âgés, ou adolescents, reflets de la vie quotidienne.

Pina Bausch démontre que sa chorégraphie touche aux ressorts de la vie même.