Homo sapiens, homo demens

Dystopique, soit présentant le pire des mondes - à l'inverse de l'utopie -, le roman infiniment célèbre écrit par George Orwell en 1948 a donné lieu à d'innombrables adaptations. Celle que signe à présent Mathias Simons pour le Groupe 92 au théâtre de la Place prend pour option l'actualisation manifeste.

Marie Baudet

Dystopique, soit présentant le pire des mondes - à l'inverse de l'utopie -, le roman infiniment célèbre écrit par George Orwell en 1948 a donné lieu à d'innombrables adaptations. Celle que signe à présent Mathias Simons pour le Groupe 92 au théâtre de la Place prend pour option l'actualisation manifeste.

Ainsi le metteur en scène livre-t-il une adaptation libre, où le récit de "1984" surgit du chat d'une jeune femme d'aujourd'hui, sans emploi, malmenée par la vie. Au gré des échanges qu'elle noue sur le net, devant sa webcam, elle s'invente un interlocuteur mystérieux qui lui raconte l'épopée de Winston Smith et Julia, les personnages centraux de la parabole d'Orwell. Une espèce de poésie lyrique accompagne cette grille de lecture, ainsi qu'un chœur à l'antique, auquel Mathias Simons confie la mission de souligner les tensions.

Voilà justement nos réserves quant à sa création. Le monde imaginé par Orwell et surveillé par Big Brother, pour marqué qu'il soit par le contexte de guerre froide dans lequel il vit le jour, il y a soixante ans, n'en porte pas moins en lui toutes les extrapolations possibles. Vouloir les rendre explicites, les appuyer de notre actuel rapport à l'image en temps réel (Internet étant le télécran d'aujourd'hui), par exemple, relève du prétexte, sinon de l'anecdote, et en tout cas a pour effet collatéral de réduire le champ sémantique d'une œuvre à la puissance évocatrice légendaire.

L'oppression, le contrôle, la terreur, le pouvoir pour le pouvoir, la simplification volontaire du langage, la globalisation, la révolte, la géopolitique, les privations, tout y est.

Ici et maintenant

Si l'excès d'explicite nuit, les brillantes idées de mise en scène ne manquent pas dans cet ambitieux spectacle scénographié par Johan Daenen. Le grand plateau du théâtre de la Place, en peu d'objets aux lignes épurées, devient cet univers tantôt oppressant tantôt presque mort, ici les bas-fonds où Winston tente de renouer le fil du passé, là la cantine aseptisée, jusqu'à l'arrière-boutique de l'antiquaire et à sa perspective fugace sur la ville, la nuit. Ici et maintenant. Cette métaphore-là suffisait, sans doute...

Reste l'interprétation, son engagement, sa puissance, et la mesure dont Mathias Simons fait preuve lorsqu'il mène parfois ses acteurs à l'orée de la caricature.

Pietro Varrasso est un Winston Smith très convaincu, depuis sa pulsion résistante - et amoureuse - jusqu'à sa foi résignée en Big Brother, et plutôt convaincant. Il est un torturé poussé à bout par la rhétorique vociférante d'O'Brien (imposant Philippe Laurent). Autour d'eux gravite une distribution aux accents d'un savant mélange de morphologies et de tempéraments. Dans ce qui reste un monument.

Liège, théâtre de la Place, jusqu'au 21 novembre, à 20h15 (mercredi à 19h, relâche dimanche et lundi). Durée : 2h30 + entracte. De 9 à 16 €. Infos&rés. : tél. 04.342.00.00, Web www.theatredelaplace.be

Débat "Orwell et la politique" samedi 15 novembre, à 17h, à la Foire du livre politique (ancienne Halle aux viandes, rue de la Halle, Liège, les 15 et 16 novembre, entrée gratuite sur présentation du ticket du spectacle). Web www.lafoiredulivre.net

© La Libre Belgique 2008