Rodrigo Garcia et le scandale du homard

A Wroclaw, on ne parlait que de cela. Même la télé et les radios couvraient ce "scandale" (sic !). Le metteur en scène argentin (et espagnol) Rodrigo Garcia, venu recevoir son prix "Europe pour les nouvelles réalités théâtrales" présentait "Accidents (Killing to eat") dans la salle "Gotycka".

Rodrigo Garcia et le scandale du homard
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guy duplat

envoyé spécial à wroclaw

A Wroclaw, on ne parlait que de cela. Même la télé et les radios couvraient ce "scandale" (sic !). Le metteur en scène argentin (et espagnol) Rodrigo Garcia, venu recevoir son prix "Europe pour les nouvelles réalités théâtrales" présentait "Accidents (Killing to eat") dans la salle "Gotycka". Trente minutes en tout pour le cérémonial. Un acteur assis en silence. Il ne prononcera pas un mot. Il saisit dans un bac rempli d’eau un grand homard vivant et le suspend à un crochet au milieu de la salle et des spectateurs. De temps en temps, il asperge la bête d’eau lui faisant bouger les pattes et les pinces. Il fume un gros cigare et observe sa "victime". Puis, il s’empare du homard et le dépose sur un établi de cuisine. Là, avec un grand couteau, il lui coupe brusquement les pinces et le découpe en deux. Vivant. Les morceaux, toujours bougeant, sont posés sur un grill brûlant. La bête a encore quelques spasmes et le cérémonial s’achève quand l’acteur mange le homard cuit, accompagné d’un verre de vin.

Cette performance a suscité dans le public, surtout polonais, une intense émotion. Un homme est monté sur scène pour "délivrer" le homard et le replonger dans l’eau. Tandis que l’acteur restait impassible, Rodrigo Garcia tentait de chasser l’intrus mais il reçut des coups et la moitié du public quittait la salle. Une journaliste (!) porta même plainte devant la justice polonaise. Les jours suivants, la télé locale était chaque fois présente pour interroger les spectateurs.

Raser les cheveux

Dans un second spectacle, qui laissa aussi un souvenir très puissant et des images très fortes, "Scatter my Ashes over Mickey", Rodrigo Garcia choquait encore une partie du public en jetant dans un bac d’eau des hamsters forcés de nager pour survivre. Mais chaque fois l’acteur les rattrape avant qu’ils ne se noient. A nouveau, un spectateur est monté sur scène pour tenter d’arrêter la scène tandis que d’autres partaient. Dans le même spectacle, un acteur rase complètement les cheveux d’une femme. C’est cette scène-là qui fit scandale en France où on s’est ému que Garcia recrute par petites annonces une figurante dont le seul rôle était de se faire raser totalement.

Rodrigo Garcia est habitué à ces "scandales". Son théâtre se veut direct, politique. Il veut provoquer pour répondre à une provocation bien plus grande qui est celle des guerres qu’on voit chaque jour en direct sur les télés et la violence du capitalisme qu’on voit dans la misère qui s’étale dans les rues, y compris par le biais de la société de consommation. Il a vécu son enfance et son adolescence dans un bidonville de Buenos-Aires et il répète que la violence qu’il a vue là, sous la dictature, puis sous l’ultralibéralisme, était bien plus grave que tout ce qu’il montre. Les hamsters surnageant ne sont qu’une image édulcorée des hommes plongés dans la précarité.

La mort du homard est une métaphore des tortures dans les geôles argentines. Et la mise à mort du homard n’est en rien différente du sort que ces bêtes subissent chaque jour dans tous les grands restaurants du monde. Il connaît d’ailleurs bien la violence contre les animaux puisque son père était boucher et que sa compagnie s’appelle "La Carnicería" (la boucherie). Le théâtre de Garcia et ses rituels visuels et fortement théâtraux, renvoyant à Buñuel ou Goya, laissent aux spectateurs des images fortes qui font sens. Il veut que son théâtre "explose comme des bombes".

Grec ou romain

Si le scandale est anecdotique, il a suscité à Wroclaw de bonnes questions. Pourquoi le public ne réagit-il pas devant les images de guerre ou de misères sociales mais ne les supporte plus quand on touche à un animal (dont personne ne peut dire s’il souffre) ? Dans un bar de Wroclaw, l’écrivain Tom Lannoye (ce sont ces rencontres qui font le charme de ce prix théâtral) se demandait si Garcia ne dépassait pas les bornes du théâtre qui est dans le "faire semblant". En passant à l’acte réel, il quitterait le théâtre grec pour entrer dans le cirque romain. Si on commence avec un homard où finira-t-on ? Tom Lannoye se demandait aussi si l’étalage de la souffrance chez Garcia (ou Castelluci) ne renvoie pas en fait, au dolorisme catholique qui affiche partout l’image d’un Christ supplicié !

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