L’éblouissante danseuse, à 59 ans !

Pour ceux qui n’ont découvert Pina Bausch que ces dernières années, avec ses spectacles pleins de couleurs, de charme et de beauté, le choc est rude. "Les sept péchés capitaux", sur la musique de Kurt Weill (de 1933, type cabaret berlinois décadent et expressionniste), représente le volet noir mais magnifique de Pina Bausch.

Guy Duplat

Envoyé spécial à wuppertal

Pour ceux qui n’ont découvert Pina Bausch que ces dernières années, avec ses spectacles pleins de couleurs, de charme et de beauté, le choc est rude. "Les sept péchés capitaux", sur la musique de Kurt Weill (de 1933, type cabaret berlinois décadent et expressionniste), représente le volet noir mais magnifique de Pina Bausch. Raphaël de Gubernatis, du "Nouvel Observateur", avait revu le spectacle en novembre à Wuppertal, la ville de la chorégraphe, et avait écrit un article dithyrambique : "Trente ans après la création, c’est le même enchantement, la même transe qui vous saisit devant ces merveilles de mises en scène et d’interprétation [ ] portant le spectateur à un état de jouissance extrême."

Nous avons revu, jeudi, ce même spectacle à Wuppertal. L’histoire est celle d’Anna qui rêve avec sa sœur d’une petite maison en Louisiane, mais pour cela, il faut de l’argent et la sœur pousse Anna à se prostituer. Tout au long du spectacle, Anna est la proie d’un bloc d’hommes (et de femmes complices), tous vêtus de costumes stricts et noirs, apparaissant comme un troupeau d’animaux bornés et libidineux qui ne cessent de secouer Anna, la palper, la violer, se la passer de l’un à l’autre en un rituel éreintant qui laisse Anna, défaite, avilie, en pleurs, vidée, sans plus d’espoir et de désir quand elle pourrait enfin avoir sa maison en Louisiane. Comme dans "Le Sacre du printemps", Pina Bausch fait de ce spectacle une épopée sauvage se terminant quasi par la mort de l’élue. Il y a dans ce spectacle une vision noire du monde, du vain désir et de la place de la femme qu’on use et jette ensuite, simple objet pour assouvir les instincts. 25 danseurs sont en scène avec, en plus, les chanteurs et tout un orchestre ! On imagine pas aujourd’hui de pouvoir créer des productions aussi larges sauf à l’opéra.

Dans la seconde partie, toujours sur Kurt Weill, le ton s’allège et Pina Bausch introduit des sketches hilarants (comme les danseuses se transformant en lionnes rugissantes !).

A ce spectacle est associé le nom de Jo Ann Endicott, la danseuse fétiche des débuts de Pina Bausch. Australienne, formée par la danse classique, elle a incarné les rôles principaux de tous les premiers spectacles de la chorégraphe. Le plus extraordinaire est qu’à 59 ans, elle incarne encore et toujours le rôle d’Anna (tous les autres danseurs sont bien plus jeunes). C’est la seule "rescapée" de 1976. Et c’est le seul rôle qu’elle danse encore chez Pina Bausch où elle est, depuis des années, l’assistante aux archives. Le poids des ans n’a rien enlevé à ses qualités, lui donnant, au contraire, encore plus d’épaisseur humaine. Elle se donne totalement à ce rôle, s’y jette, quitte à ne pas en sortir indemne. Nous l’avons rencontrée à l’issue de la représentation, les traits tirés, mais heureuse.

Sa mère pleure

"J’ai 59 ans, rendez-vous compte ! Et que c’est dur ! Mais je remercie le ciel davoir toujours ce corps qui répond et ces jambes qui tiennent le coup grâce à mon apprentissage dans mon enfance de la danse classique." Dans un livre de souvenirs, elle a raconté comment ce spectacle était insupportable pour elle. Tous ces hommes qui la tripotent, et sa mère, venue d’Australie, qui a pleuré durant le spectacle. "Avec l’âge, cela n’est pas plus facile, au contraire. Je suis moi-même face à de nouveaux problèmes - m’occuper de mes enfants, vivre à Karlsruhe à 400 km d’ici -, et je vois surtout le monde autour de moi plus noir et plus difficile pour tous. Je ne danse pas, je suis moi-même ! Dans une sorte de happening. Avec mon expérience de la vie, le rôle est encore plus éclairant sur le monde, mais il reste aussi dur. Après la première partie, je dois m’enfermer à clé dans ma loge et prendre une douche pour me laver de tous ces contacts. S’il n’y avait pas la seconde partie plus légère pour décompresser, je ne le supporterais pas. Je dois être folle de le faire encore, c’est comme une torture qui dure une heure, portée par les textes et la musique de Weill. Je donne tout ce que j’ai. On ne peut mentir dans un tel rôle. Je pense que je le jouerai encore cette année à Moscou et Berlin et ensuite, j’arrêterai." Mais pourra-t-elle se passer de l’ovation, debout, d’un public enthousiaste pendant vingt minutes ? Elle prouve qu’une danseuse peut être aussi éblouissante à 59 ans qu’à 20 ans. C’est le génie de Pina Bausch de montrer ainsi la vie comme elle est dans toute sa pleine humanité et sa beauté, fût-elle noire.