Voler et danser comme un groupe d’étourneaux

"The song", la nouvelle création d’Anne Teresa De Keersmaeker qui sera révélée ce 24 juin au théâtre de la ville à Paris, est exceptionnelle d’abord parce que la chorégraphe s’est adjointe, dans l’élaboration même du projet, deux de nos meilleurs artistes plasticiens : Ann Veronica Janssens et Michel François.

Voler et danser comme un groupe d’étourneaux
©Herman Sorgeloos
Guy Duplat

The song", la nouvelle création d’Anne Teresa De Keersmaeker (ATDK) qui sera révélée ce 24 juin au théâtre de la ville à Paris, est exceptionnelle d’abord parce que la chorégraphe s’est adjointe, dans l’élaboration même du projet, deux de nos meilleurs artistes plasticiens : Ann Veronica Janssens (AVJ) et Michel François (MF). Les fertilisations croisées entre disciplines sont une manière d’appréhender autrement le monde, d’ouvrir le champ des perceptions, de découvrir ce que cache l’apparence des choses et des corps.

Certes, la chorégraphie, l’essentiel, est celle d’ATDK, mais les deux plasticiens, étroitement associés, ont réalisé davantage qu’une scénographie, par ailleurs surprenante. Ann Veronica travaille la lumière, le son et l’espace, jouant sur les fantasmes de la perception, sur la matérialité/dématérialité des choses. Elle avait déjà collaboré avec ATDK il y a deux ans pour le merveilleux "Keeping still" quand elle avait créé un cône de lumière dans lequel ATDK elle-même apparaissait et disparaissait. Pour Michel François, qui travaille les différents médias pour traquer notre corporéité quotidienne, c’est une première collobaration avec la chorégraphe. "Je les ai choisis pour mener une aventure commune, commente celle-ci, pour travailler avec eux dans la différence comme dans la ressemblance. Avec Ann Veronica, je suis dans le même, avec Michel, dans le contrepoint. C’est ensemble que nous avons mené la réflexion sur l’espace et les sons." Tous les trois s’interrogent sur le statut du corps dans un monde de plus en plus virtuel, menacé par la "technocalypse" (l’apocalypse technologique) et travaillent sur le temps, la lumière, l’espace, le concret et l’apparence, nos perceptions. Ce qui peut les unir est aussi cette définition qu’ils donnent de l’artiste : "une façon de lire le monde et de lier le monde".

ATDK raconte le démarrage du projet : "Ce spectacle prolonge les réflexions de mes spectacles précédents -"Keeping still" et "Zeitung"- qui repensaient les questions de base sur ce qu’est la danse. Et de les traiter avec une grande économie de moyens. Je veux réduire les choses à leur essence pour interroger ce qu’est le mouvement, le son, le corps, le rapport à la musique. J’avais envie d’un espace vide réduit à la lumière et aux corps."

Pour "The song", l’idée de départ fut celle de l’envol, du dépassement de la gravité: "la danse, c’est l’impossibilité de voler". Ann Teresa voulait travailler avec 10 danseurs, neuf hommes et une seule femme (Eleanor Bauer). "Parce que beaucoup de femmes n’étaient pas libres pour des raisons privées et parce que je voyais, sortis de "Parts", de très beaux danseurs. Je remarque d’ailleurs qu’aujourd’hui, alors que les femmes font plus de politique, les hommes eux, font plus de danse !", dit-elle en riant.

ATDK se risque aussi à abandonner la musique au profit des sons, des bruits, des glissements et décalages entre le bruit des mouvements, ceux des corps et les combinaisons qui peuvent se faire. "C’est la première fois que je quitte la trame d’une musique."

Michel François raconte : "Anne Teresa voulait parler de l’envol, de la verticalité née de l’histoire même de l’humanité et nous avons alors cherché des références, y compris avec des images et documents pris sur You Tube : comme le film pris à partir du cockpit d’un soldat américain en Irak, ou des archives chinoises qui montrent comment on a tué tous les oiseaux pendant la révolution culturelle. Ce qui nous a beaucoup frappé fut le film de vols d’étourneaux. Comment une masse peut s’organiser, se mouvoir de manière naturelle et élégante puis se disloquer. " "Dans mes chorégraphies, raconte Anne Teresa, je travaille avec des schémas mathématiques et géométriques précis, faits de spirales et de droites. Avec les étourneaux, je découvrais une chorégraphie naturelle. J’ai beaucoup travaillé aussi, à partir de cela, sur la notion de solo, duo et trio."

Ils ont beaucoup échangé leurs références et travaux personnels, pour que "petit à petit, ces impressions sédimentent".

Un autre élément clé fut la visite par le trio du Théâtre de la Ville à Paris, où aura lieu la première comme cela se fait depuis l’arrêt de la résidence d’ATDK à la Monnaie. Ann Veronica Janssens raconte : "Nous avons vu le lieu vide, l’énorme cage de scène et nous avons décidé de laisser cela comme tel et de profiter de l’espace."

Ils ne veulent pas trop dévoiler du dispositif mais on sait que la lumière et le son seront essentiels : "Il fallait faire vibrer cet espace, ces axes, et nous avons choisi de n’avoir qu’une seule source de lumière. Pour celle-ci, on a choisi un robot dont nous n’utilisons qu’un millième des possibilités, ajoute AVJ. Cette source de lumière est placée parmi les spectateurs, elle est comme leur œil, c’est le soleil, avec le cycle du jour, avec ses éblouissements sur le miroitement de la scène."

On sait comment Ann Veronica a une extraordinaire sensibilité pour apprivoiser l’ombre et la lumière, les couleurs et les brumes, le voilement et le dévoilement.

Pour le son, le choix s’est porté sur une "bruiteuse", une femme sur scène "qui porte dans sa valise un mini-monde d’appareils qui font les sons demandés". La bruiteuse peut construire tout un monde à partir de très peu et en relation avec les danseurs. La bruiteuse peut continuer le bruit des pas quand le mouvement s’arrête, par exemple. "Et il y a une gestualité intéressante chez la bruiteuse : quand elle fait le vent, elle agite les bras." "Quel est le son du mouvement et quel est le mouvement du son ?", s’interroge Anne Teresa.

La chorégraphe, toujours en recherche malgré son immense succès depuis 25 ans, juge que la participation des deux plasticiens lui "a fait voir les choses autrement. Cela fait 30 ans que je regarde la danse d’une certaine manière. Depuis 4 mois, je la vois autrement. L’ancrage de la danse dans la musique était ma marque, maintenant mon regard a changé." Si le spectacle s’intitule "The song", c’est, expliquent les trois artistes, qu’en "écoutant bien le silence, on entend le chant de l’espace".

Le son et la trace, l’espace et le corps. Michel François a amené à la discussion une image de traces de sabots de vaches à la frontière entre Mexique et Etats-Unis. Mais c’était en réalité les traces de semelles d’immigrés clandestins qui camouflent leurs chaussures pour faire croire que ce sont des vaches qui sont passées.

"En cette fin des temps, s’interroge Elke Van Campenhaut, dans le texte d’introduction au spectacle, l’unique stratégie de l’artiste consiste-t-elle à, lui aussi, effacer ses traces pour recommencer à zéro, à tout reprendre au début, là où tout retourne à l’essentiel : l’espace, le temps, l’énergie et le corps en quête?"


"The Song" au Théâtre de la Ville à Paris, du 24 juin au 3 juillet. Puis dans une tournée internationale qui passera au Kaaitheater à Bruxelles, du 17 au 27 septembre