Apothéose d’un "Ring" exemplaire

Quatre productions lyriques, dont une importation de la dernière "Flûte enchantée" de la Monnaie, quelques concerts choisis, et une ouverture de saison consacrée au volet pédagogique: le Festival lyrique d’Aix-en-Provence s’adapte aux restrictions budgétaires tout en renforçant ses objectifs. "Idomeneo", ballet de ferrailles

Martine D. Mergeay
Apothéose d’un "Ring" exemplaire
©CARECCHIO

Quatre productions lyriques, dont une importation de la dernière "Flûte enchantée" de la Monnaie, quelques concerts choisis, dosant le prestigieux et le pointu, et une ouverture de saison consacrée au volet pédagogique : sous l’impulsion de Bernard Foccroulle, le Festival lyrique d’Aix-en-Provence s’adapte aux restrictions budgétaires tout en renforçant ses objectifs.

Les "Parades" qui envahirent la ville, le 27 juin dernier, en furent le plus bel exemple, inspirées de l’œuvre de Picasso et de ses liaisons avec la musique, la danse et les arts du spectacle, rassemblant des centaines de participants issus des écoles et du monde associatif, et présentées, au terme d’un travail de fond mené largement en amont, à des milliers de spectateurs (4 000 places distribuées, plus les spectateurs de la rue...).

Quelques jours plus tard, l’annonce de la succession du Berliner Philharmoniker par le London Symphony Orchestra, en 2010, allait dans le même sens, les institutions culturelles britanniques étant indéniablement les chefs de file en matière de service éducatif). Mais, en attendant l’arrivée du LSO dans le doux pays d’Aix, on ne peut qu’être ébloui, subjugué, étourdi, une fois encore, par la splendeur du Berliner Philharmoniker... On sait que depuis 2006, l’orchestre mène un "Ring" exemplaire quoiqu’alternatif, dont Simon Rattle signe la direction musicale et Stéphane Braunschweig la mise en scène et le visuel. Dès le prologue, "Das Rheingold", en 2006, les maîtres d’œuvre démontrèrent leur intention de donner au thriller psycho-mythologique de Wagner un maximum de lisibilité, optant pour une mise en scène épurée et un jeu d’acteur sensible et fouillé, et utilisant la force de la musique comme moteur principal, laissant à chacun la possibilité d’y trouver ses propres révélations.

En cette année, où la boucle se boucle, voici le gigantesque "Crépuscule des dieux", introduit par le résumé des épisodes précédents. On y retrouve Siegfried et Brünnhilde au lendemain de leur nuit de noces et on y découvre les Gibichungen, nouveaux venus dans l’affaire, et leur demi-frère Hagen, de la lignée des Albes, et ennemi des Wälsung dont Siegfried est l’héritier en l’absence des dieux, agonisants, avec l’appui des chœurs (Radio de Berlin), tous les protagonistes seront réunis pour que la malédiction s’abatte sur ceux qui voulurent devenir les maîtres du monde grâce à l’or volé aux filles du Rhin (sujet d’actualité).

Tel qu’il nous est livré à Aix, cet ultime épisode de la tétralogie se révèle le plus extraordinaire : d’abord par l’éloquence absolue de l’orchestre qui dit tout, aux sens et à l’esprit, guidé par un Rattle au sommet de son art, ensuite par le dépouillement du plateau, suscitant des tableaux d’une beauté aveuglante (l’arrivée au royaume de Gibich !) enfin par la façon qu’a Braunschweig de donner de l’épaisseur à chacun de ses personnages et de les rendre attachants, y compris Hagen, l’artisan central de la catastrophe finale, mélange de cynisme et de souffrance archaïque admirablement traduit par la basse russe Mikhail Petrenko (en dépit d’une puissance vocale limitée). Le Siegfried de Ben Heppner - héros de la vocalité, certes, mais d’allure impossible - en devient idéalement naïf, impulsif et jouisseur le Gunther-dandy de Gerd Grochowski et la Gutrune pulpeuse de Emma Vetter (magnifiques chanteurs) en prennent une importance inédite deux icônes, Dale Duesing (Alberich) et Anne Sofie von Otter (Waltraute) brûlent les planches même les Nornes et les Filles du Rhin se "distinguent" enfin, en Brünnhilde, la soprano Katarina Dalayman emporte tous les suffrages par sa voix, surpuissante et toujours belle, son engagement et son naturel irrésistible (mais elle aussi trahit).

Le plus terrible étant d’assister, impuissant, à l’inextricable enchevêtrement des erreurs, des élans, des malentendus, à l’abnégation finale et vaine, au retour à l’ordre de la nature - à la trivialité - sans pouvoir emporter la formule qui soulage, la lumière qui guide. Les dieux sont morts. L’opéra est vivant.


Jusqu’au 12 juillet. Diffusion de l’acte III le 9 juillet sur France 3