A Avignon, toute la nuit en communion

Déjà le Rhône et la garrigue, autour de la Cité des Papes, diffusent au mois de juillet un parfum de communion. On vient à Avignon pour partager des émotions et des questions, pour vivre ensemble avec d’autres spectateurs et des artistes venus de partout, une aventure, celle du théâtre et de l’imagination des hommes. La reine Jeanne est revenue

Guy Duplat
A Avignon, toute la nuit en communion
©D.R.

Envoyé spécial à Avignon

Déjà le Rhône et la garrigue, autour de la Cité des Papes, diffusent au mois de juillet un parfum de communion. On vient à Avignon pour partager des émotions et des questions, pour vivre ensemble avec d’autres spectateurs et des artistes venus de partout, une aventure, celle du théâtre et de l’imagination des hommes. Les églises et cloîtres, où se déroulent de nombreux spectacles, comme la Cour du Palais des Papes, donnent à ce rituel annuel une dimension mystique unique. On pensait à tout cela en s’embarquant pour la nuit avec Wajdi Mouawad, l’artiste associé à cette 63e édition du festival. L’auteur et metteur en scène d’origine libanaise mais vivant au Canada, conviait les 2 000 spectateurs de la Cour d’honneur à un voyage au bout de la nuit : 11h30 de théâtre, débutant à 20 h pour se terminer le lendemain à 7h30. Chacun avait sur sa chaise une couverture en polar brun pour couper le mistral glacé à 3 h du matin. Trois pauses café offraient aux spectateurs l’occasion de partager leurs émotions avec les compagnons de traversée.

On assistait d’abord au coucher progressif du soleil léchant de couleurs ambrées les murs du Palais pour, le lendemain, voir le jour se lever à nouveau sur des spectateurs, restés pour la plupart, mais enveloppés dans leurs vestes et doudounes. Le public, debout, saluait alors les acteurs tout autant que l’expérience d’avoir été là, d’avoir participé à un tel moment comme seul Avignon peut en offrir. Comme jadis, lors du "Mahabarata" à la carrière Boulbon ou pour "Le Soulier de satin" monté par Vitez dans la Cour d’honneur en 1987.

Wajdi Mouawad présentait trois pièces déjà vues mais réunies pour la première fois dans une trilogie justement intitulée "Le Sang des promesses". Le sang des origines, de la vie, de la mort, des guerres, des promesses non tenues. "Littoral", réécrit pour Avignon, fut créé en 1997, "Incendies", qu’on vit à Bruxelles joué par d’autres, date de 2003, et "Forêts ", de 2006. A cette trilogie, Mouawad ajoutera encore la création à Avignon, en fin de festival, de "Ciels". La réunion des trois pièces paraît une évidence car chaque fois, Mouawad pose les mêmes questions fondamentales: celles de la filiation, des origines, des générations, de l’inceste, celles de l’exil, des guerres, qui suis-je? Comment raconter mon histoire? Comment raconter l’Histoire? Il y a quatre ans, certains se plaignaient de l’abandon à Avignon, selon eux, du théâtre de textes. Avec Wajdi Mouawad, le texte est là, la narration puissante, pleine de vie et d’émotion, parfois d’une naïveté assumée, mais toujours branchés sur ce que chacun peut ressentir (certains spectateurs avaient parfois les larmes aux yeux). De ses origines arabes, Mouawad garde le sens du récit, du conte et de la poésie ; de son exil nord-américain, le souci du scénario quasi cinématographique.

Dans "Littoral", le jeune Wilfrid (formidable Emmanuel Schwartz avec son accent canadien) cherche à enterrer son père. Il se heurte au refus de la famille et retourne sur sa terre natale (le Liban en guerre) pour finalement confier son père aux flots de la mer. Le cadavre parlant de son père l’accompagne ainsi qu’un chevalier protecteur surgi des illusions de son enfance. "On passe le reste de sa vie à tenter de saisir ce qu’enfant on n’aurait eu aucune peine à comprendre", dit-il. Dans "Incendies", il est question de frères et d’inceste. Et dans "Forêts", de généalogie à travers les guerres. Impossible de résumer tant d’histoires, de destins, si ce n’est en répétant que ce sont aussi les nôtres. Tous les acteurs (Canadiens et Français) sont magnifiques et la scénographie est d’une diabolique habileté, transformant sans cesse trois fois rien (un plastique, des plaques de bois, des pots de couleurs dont les corps se barbouillent) en un univers.

"Littoral" viendra dans la mise en scène de Mouawad, du 15 au 17 décembre, au Théâtre national à Bruxelles et "Incendies" sera au Théâtre royal de Namur du 27 au 29 octobre.