La reine Jeanne est revenue

La voix mythique de Jeanne Moreau résonne dans la nuit étoilée, 62 ans après ses débuts.

Guy Duplat
La reine Jeanne est revenue
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Guy Duplat

Envoyé spécial à Avignon

A 22 h, la nuit tombe sur la Provence. Et la carrière de Boulbon, à dix kilomètres d’Avignon, montre ses beautés pierreuses. Au milieu de l’espace, sur un petit podium métallique, assise sur une chaise toute simple, apparaît Jeanne Moreau, 81 ans, mais toujours identique à celle qui joua "Jules et Jim" en 1962, avec cette incomparable voix basse qui nous saisit et nous emporte. Pendant près de deux heures, elle lira "La Guerre des Juifs" de Flavius Josèphe, mis en scène par le cinéaste israélien Amos Gitaï. Et on reste suspendu à ses lèvres, à ses mots qu’elle dit si bien.

Jeanne Moreau était déjà à Avignon, en 1947, lors de la création du festival par Jean Vilar. Mais qui, parmi les spectateurs, l’avait entendue il y soixante-deux ans ? Jeanne Moreau, magique, parvient à nous passionner pour ce récit vieux d’il y a 2 000 ans, de la guerre implacable que les Romains firent aux Juifs révoltés et qui se termina par le suicide collectif des Juifs sur le rocher de Massada et par un exil millénaire.

Le soir, la carrière de Boulbon avait des airs de Massada et le récit, d’étranges similitudes avec les guerres d’aujourd’hui au Proche-Orient et le sort des peuples qui s’y disputent.

Quelques très beaux chants juifs créaient une émotion supplémentaire, mais c’est la reine Jeanne qui sauvait un spectacle par ailleurs platement scénographié par un Amos Gitaï sans imagination.

La guerre est un des grands sujets de ce festival. Le Congolais de Brazzaville, Dieudonné Niangouna, dont on donnera à Avignon "Les Inepties volantes", explique que lors de la guerre civile qui ravagea son pays, les tueurs se grimaient et se costumaient pour perpétrer leurs massacres, comme pour une scène de théâtre et une communion dans le sang.

La chorégraphe Maguy Marin n’a pas échappé à la question de la guerre dans sa nouvelle création, "Description d’un combat". Ses acteurs y disent la guerre de Troie et des textes plus actuels sur les guerres, sur le ton d’un récitatif religieux. Et pendant ce temps, ils dépouillent petit à petit la scène de ses étoffes amassées.

Au début, il y a les vagues de la mer, puis les ors des hommes et les robes des femmes. Suit le sang de la bataille et, à la fin, il ne reste sous les textiles enlevés que les cadavres des combattants, couchés sur les galets, sur la grève.

Comme dans ses derniers spectacles, Maguy Marin a divisé le public (une partie a hué), interloqué par l’absence de danse et par ce long cri émis d’une traite, en une heure. Mais cet opéra-performance sans concession au public est d’une beauté plastique superbe, à couper le souffle. Comme la langue d’Homère.