Tel le dernier des Mohicans

Un public clairsemé mais attentif avait rejoint jeudi soir le Manège de Mons pour la création mondiale de "Terril apache" de Thierry Debroux, dans le cadre du Festival au Carré. Ecrit par un Bruxellois et mis en scène par Jasmina Douieb, originaire de Tournai, ce spectacle d’une heure a été conçu autour de Jean-Claude Derruder.

Philip Tirard
Tel le dernier des Mohicans
©D.R.

Un public clairsemé mais attentif avait rejoint jeudi soir le Manège de Mons pour la création mondiale de "Terril apache" de Thierry Debroux, dans le cadre du Festival au Carré. Ecrit par un Bruxellois et mis en scène par Jasmina Douieb, originaire de Tournai, ce spectacle d’une heure a été conçu autour de Jean-Claude Derruder. "Terril apache" explore la mémoire et l’identité du Borinage, à partir de témoignages de l’acteur, de gens de la région et du peintre Jean-Marie Mahieu.

Et c’est une réussite, un moment de poésie bien dans la manière de Thierry Debroux, avec une touche de rugueuse ironie locale. Un jeune artiste, documentariste vidéographe, retrouve bien malgré lui ses racines, à l’occasion de la mort d’un père qu’il a peu connu, ayant été élevé par sa mère et son second compagnon. A l’issue de la cérémonie funèbre, il affronte en tête-à-tête son grand-père, mineur de fond à la retraite, au franc-parler ravageur.

Sous la direction de Jasmina Douieb, la rencontre fonctionne à merveille. Vincent Lécuyer campe un citadin artiste et intello, irrité par les fortes émotions qui l’assaillent et auxquelles il ne s’attendait pas. Incarné par un Jean-Claude Derudder (qui jouait déjà un grand-père pour Thierry Debroux dans "Cinecittà") très en verve, l’aïeul barbu bouscule son petit-fils, lui reprochant de renier ses origines.

Dixit Jasmina Douieb, à propos du père défunt : "C’est la génération sacrifiée de ceux qui n’ont pas trouvé le moyen de relever la tête après la fermeture des terrils. Une génération rendue muette, suintant l’alcool et la tristesse. Sur cette terre malade d’eux, dans ce pays en voie de disparition peuplé des derniers représentants d’une tribu vouée à disparaître, toute une génération s’est assise et s’est mise à regarder la rue "

"Tu viens filmer le vieil Indien dans sa réserve. ( ) Sitting Bull ! Le taureau assis de Wasmes de la tribu des chômeurs !", lance le grand-père furieux. Pour rendre palpable la destinée dramatique de l’ancienne région minière, Thierry Debroux file la métaphore indienne de bout en bout. Figé dans son immobilisme et la mémoire de la dignité perdue des mineurs, le grand-père appartient à une race en voie d’extinction. L’auteur va jusqu’à citer à deux reprises le bouleversant discours attribué au chef indien Seattle en 1854.

C’est dire que le spectacle ne se veut pas vraiment optimiste, même s’il se termine sur une note d’espoir, avec la prise en charge par le jeune homme de la dette morale du vieil homme réduit à l’aphasie. Debroux ne ménage pas les politiciens et les intellectuels, coupables aux yeux de l’ancien d’une terrible indifférence face à ce peuple qu’ils prétendent défendre.

Avec son infranchissable hiatus culturel entre générations, "Terril apache" fait songer à "Conversation en Wallonie" de Jean Louvet. Mais Thierry Debroux a imprimé à la thématique sa propre "petite musique", à la fois émotionnelle et distanciée.

Son sens de l’image percutante se trouve ici magnifié par la scénographie d’Anne Guilleray, largement étayée par le décor sonore de Stéphane Timbre et la conception vidéo de Thomas Vanzuylen et Amélie Kestermans. Le tout baigne dans les éclairages crépusculaires de Guy Simard, parfois à la limite de l’inconfort pour l’œil.

Mons, Le Manège, jusqu’au 12 juillet (puis du 10 au 15 novembre). Durée : 1 heure. Tél. 065.39.59.39. Web : www.lemanege.com