Les oasis d’Avignon

Suivre le festival d’Avignon, c’est se plonger dans des dizaines de propositions singulières et de voyages passionnants et risqués en compagnie d’artistes venus du monde entier.

Guy Duplat

Suivre le festival d’Avignon, c’est se plonger dans des dizaines de propositions singulières et de voyages passionnants et risqués en compagnie d’artistes venus du monde entier. Chaque jour, on peut voir dans le seul "in" du festival trois spectacles différents, la journée théâtrale commençant quand le soleil vertical chauffe encore les pierres pour ne quitter la ville qu’en pleine nuit, sous le mistral gagnant.

Que retenir de tant de mots ? Nous reviendrons, bien sûr, sur la très belle réussite du jeune cinéaste Christophe Honoré qui a monté "Angelo, tyran de Padoue", le drame romantique de Victor Hugo, avec deux actrices solaires : Emmanuelle Devos et Clotilde Hesme. Il faudra parler aussi du culot si radical de Claude Regy faisant entendre "Ode maritime", le long cri bouleversant et magnifique de Fernando Pessoa. Et comment occulter le cri tragique du Congolais Dieudonné Niangouna, racontant et crachant les guerres civiles à Brazzaville ? On choisira, par contre, de taire les échecs, comme celui du jeune Québécois Christian Lapointe, présentant "CHS" (combustion humaine spontanée). Le festival a commis l’erreur de l’inviter trop tôt dans le chaudron avignonnais.

Le choix, aujourd’hui, peut être de parler de spectacles qu’on verra en Belgique. Jan Fabre, devenu un habitué d’Avignon, y présente "Orgie de la tolérance", qu’on avait déjà vu à Anvers et à Mons. Une pièce d’une folle énergie, anarchiste et contestataire, orgiaque et politique, sans peurs et sans pleurs, attaquant de front les impasses consommatrices de nos sociétés sans plus d’idéaux et qui se termine par un long "Fuck you". Le public et la critique à Avignon ont salué, à leur tour, la réussite de ce spectacle.

"Photo-romance" des Libanais Lina Saneh et Rabih Mroué est un vrai coup de cœur de ce festival. Fabienne Verstraeten, la directrice des Halles de Schaerbeek qui programme ce couple d’artistes, promet de faire venir à Bruxelles ce spectacle intelligent, sensible, bourré d’humour et pourtant si politique. Le duo a pris comme point de départ le célèbre film d’Ettore Scola "Une journée particulière" avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni, l’histoire d’une femme restée seule chez elle, alors que tout le monde est dans la rue pour parader avec Mussolini. Dans cette courte solitude, elle découvre sa liberté possible, sa différence avec la pression sociale, et rencontre un journaliste communiste et homosexuel. Rien ne se passe et tout se passe. Elle se libère d’un joug tant familial que politique et la question de l’individu face aux fascismes divers, se pose.

Lina Saneh et Rabih Mroué ont adapté cette histoire au Liban déchiré par des factions aussi totalitaires. Ou comment une femme peut conquérir son autonomie intellectuelle dans ce contexte politico-religieux. Dans une mise en abyme jouissive, ils montrent une réalisatrice (jouée par Lina Saneh, elle-même, excellente) montrant l’esquisse de son film à un censeur politique joué par Rabih Mroué. Et dans le film, qui est, en réalité, une suite de photos comme dans les romans-photos sentimentaux de jadis, c’est encore le couple qu’on voit. Mine de rien, avec légèreté et beauté, "Photo-romance" parle de la possibilité de la représentation, des histoires personnelles dans l’Histoire et, bien sûr, de la situation dramatique du Liban.

La scène libanaise est décidément une des plus intéressantes du moment. On le constate aussi à l’exposition "Tels des oasis dans le désert" de Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige, dans l’église des Célestins. Des montages photo et des vidéos, pour tenter de capter l’histoire récente du Liban, les guerres, les bombardements, le paradis devenu enfer. Comment survivre à cela ? Un regard personnel et des destins singuliers. Le titre reprend la phrase d’Hannah Arendt : "A défaut de vérité, on trouvera des instants de vérité et ces instants sont, en fait, tout ce dont nous disposons pour mettre de l’ordre dans ce chaos d’horreur. Ces instants surgissent, à l’improviste, tels des oasis dans le désert. "

Second coup de cœur pour "Une fête pour Boris", le premier texte dramatique de Thomas Bernhard, monté par le Canadien Denis Marleau qu’on connaît bien à Mons. Ce surdoué de la mise en scène a noué une forte complicité avec le Manège et son directeur Daniel Cordova. Le spectacle est d’ailleurs coproduit par le Manège, l’excellent acteur Guy Pion y joue, les effets spéciaux ont été travaillés à Mons et on présentera "Une fête pour Boris" au Manège du 27 au 31 octobre. La pièce est caustique, méchante, drôle, sans pitié pour toutes les hypocrisies de nos sociétés, avec la langue tueuse et répétitive de Thomas Bernhard. La "Bonne Dame" (magnifique Christiane Pasquier), sans jambes, a noué un rapport de maître-esclave avec Johanna, sa bonne-infirmière, et avec son mari Boris, débile et cul-de-jatte, tous deux interprétés par Guy Pion. Durant toute la première partie, la "Bonne Dame" se lance dans un monologue comme une arme de destruction massive tout en essayant des chapeaux. Dans la deuxième partie, elle invite pour la fête de Boris les culs-de-jatte du home d’en face. Denis Marleau a représenté ce chœur par des mannequins articulés dont les visages sont animés par des vidéos de vrais acteurs.

L’illusion est fascinante comme lorsque Marleau, il y a quelques années, fit jouer de même "Les Aveugles" de Maeterlinck par des mannequins. "Une fête pour Boris" est un pur moment de bon théâtre, mais aussi une réflexion sur l’artifice au théâtre et l’illusion de la représentation.


Festival d’Avignon, jusqu’au 27 juillet. Infos : +33-(0)4.90.14.14.14 ou www.festival-avignon.com