Traviata frêle, forte, au pied du Mur

Répertoire grand public et productions de qualité : depuis leur fondation, en 1971, les Chorégies d’Orange souscrivent à cette double prescription.

Martine D. Mergeay
Traviata frêle, forte, au pied du Mur
©D.R.

Répertoire grand public et productions de qualité : depuis leur fondation, en 1971, les Chorégies d’Orange souscrivent à cette double prescription. L’un ou l’autre opéra de Wagner ou de Strauss fut bien offert à la curiosité des quelque 9000 spectateurs du théâtre antique, mais ils restent minoritaires face aux chefs-d’œuvre plus populaires de Verdi, Bizet, Puccini, Donizetti, Mascagni etc. Même Mozart apparaît ici à la marge, rejoignant généralement Beethoven, Brahms ou Berlioz, pour les concerts symphoniques reliant les deux productions annuelles. A Orange, "La Traviata" de Verdi fait donc bien partie des tubes de l’été. Et pourtant ! La nouvelle production qui en est proposée cette année nous est apparue d’une intensité, d’une qualité et d’une fraîcheur propre à emballer tous les publics. Nous y étions le samedi 11 juillet, la soirée était douce, la qualité d’écoute exceptionnelle.

En contrebas de la scène avait pris place l’Orchestre Philharmonique de Radio France, bientôt rejoint par Myung-Whun Chung dont la marque se fit entendre dès l’ouverture : tempos modérés, pour ne pas dire lents - il faut permettre au son de se déployer distinctement sur une distance considérable -, mais impulsions nerveuses, dynamique contrastée, goût du silence. Chung dirige de mémoire, son rapport avec l’orchestre et, au-delà, avec le plateau, en devient étonnamment physique et intime, mais la direction reste spirituelle, et toujours guidée par la raison. Ce paradoxe (cette unité) se retrouvera dans chaque domaine de la production.

Dans les décors raffinés de Jacques Gabel - où le vert, symbole du printemps, de la nature, de l’espoir, se révèle être la couleur de l’héroïne - la rencontre sera fulgurante entre la soprano Patricia Ciofi (Violetta) et le ténor Vittorio Grigolo (Alfredo), tous deux italiens, tous deux jeunes et beaux, elle toute menue, voix pas très grande mais magnifiquement projetée, don de scène incandescent et grande classe; lui, partageant les mêmes qualités, auxquelles se rajoutent la puissance vocale, et cette naïveté de qui se sait irrésistible. Contrairement à la plupart, le chanteur ne donne aucun signe d’effort, la voix - brillante, chaleureuse, colorée - est extraordinairement homogène et les aigus les plus périlleux passent comme une lettre à la poste (lettre d’amour, évidemment). Avec lui, Alfredo devient moteur autant que Violetta (les retrouvailles du dernier acte en prendront une intensité inédite) et l’opéra, loin de s’alanguir dans l’ornière sentimentale, fait naître, comme l’écrit si bien le metteur en scène Frédéric Bélier-Garcia, "une allégresse, fragile et inouïe, parce qu’au-delà du drame/ /, Verdi nous fait entendre cette quête de l’amour, dont on sait pourtant déjà qu’il ne nous sauvera pas, comme ce qui est au plus vif de nos vies".

Sans esquiver le drame bourgeois, sans faire l’impasse sur les grands mouvements de foule, les tenues de soirée et les ballets espagnols - l’histoire de Traviata alterne les fêtes spectaculaires et l’intimisme dépouillé -, en soignant la direction d’acteur jusqu’au dernier choriste, la mise en scène prend de la hauteur. L’usage d’un plateau sur rails amenant la fête - immobile - sur scène, avant que les invités se déchaînent, accroît encore le côté rêvé, distancié, du drame intérieur de Violetta. Et lorsqu’après l’injure d’Alfredo, cette même assemblée glisse lentement vers l’extérieur de la scène sans un geste pour la jeune femme gisant par terre (ce sera l’enchaînement direct sur le dernier acte), le public tout entier retient son souffle, il est entré dans l’être de Violetta Une Violetta qui, au pied du lit traditionnel déserté, mènera son agonie debout, selon un manque de réalisme d’une rare efficacité dramatique. Mais sans doute, faut-il la stature et le talent de Ciofi pour habiter ce défi.

Mentionnons encore la basse Marzio Gossi, belle autorité mais voix instable (Giorgio Germont), les mezzos Laura Brioli (Flora) et Christine Labadens (Annina) et les chœurs et les ballets des opéras d’Avignon, de Tour et de Toulon.

Les Chorégies proposent encore le diptyque "Cavalleria Rusticana" de Mascagni et "Pagliacci" de Leoncavallo, le 1er et le 4 août, avec Béatrice Uria-Monzon, Anne-Catherine Gillet, Inva Mula, Stéphane Degout et Roberto Alagna, sous la direction de Georges Prêtre.


"La Traviata" sera diffusé en direct sur France 2, France musique et les radios de l’UER le mercredi 15 juillet à 21h45. La même production est invitée à Baalbeck le 13 août, nous y serons.