Une Antigone pour notre temps

Récemment entrée dans la Bibliothèque de La Pléiade chez Gallimard, l’œuvre théâtrale de Jean Anouilh (1910-1987) n’y a pas usurpé sa place. Vingt ans après la mort de l’écrivain, cette publication est venue sanctionner sa sortie du purgatoire des lettres. Depuis quelques années, en effet, son nom réapparaît sur les affiches et, comme de son vivant, le succès est généralement au rendez-vous.

Philip Tirard

Récemment entrée dans la Bibliothèque de La Pléiade chez Gallimard, l’œuvre théâtrale de Jean Anouilh (1910-1987) n’y a pas usurpé sa place. Vingt ans après la mort de l’écrivain, cette publication est venue sanctionner sa sortie du purgatoire des lettres. Depuis quelques années, en effet, son nom réapparaît sur les affiches et, comme de son vivant, le succès est généralement au rendez-vous.

Prenez par exemple l’excellent spectacle que présente en ce moment la compagnie Lazzi au château de Modave (jusqu’au 27 juillet). Écrit en 1942, créé peu avant la libération de Paris, son "Antigone" fit à la fois recette et polémique. Suivant pas à pas la tragédie de Sophocle - l’écrivain a dressé lui-même un sommaire tableau comparatif des deux textes -, Anouilh place le propos tragique sur le plan humain. Là où l’antique Grec opposait la loi de la cité à celle des dieux, Anouilh pose le devoir contre le bonheur, la vie contre la morale, l’intransigeance de la jeunesse contre le réalisme de l’âge.

À l’époque, la pièce passa aux yeux de certains pour une justification du pétainisme. En tâchant de se replacer dans le contexte, une telle lecture paraît plausible sinon absolument fondée. Pierre Géranio qui incarne ici Créon avec autorité et émotion porte du reste une barbiche blanche qui rappelle infailliblement le pathétique maréchal de France.

Mais avec le recul, le texte parle vrai et juste. Sa portée ne se limite pas aux circonstances de son écriture, elle touche à l’universel. La vibrante Antigone que donne Pascale Vander Zypen rappellera sans nul doute à chaque spectateur d’âge mûr la fougue, la générosité et l’intransigeance de sa propre jeunesse.

Au roi, son oncle, qui lui explique pourquoi il a accepté le pouvoir, elle lance : "Eh bien, tant pis pour vous ! Moi, je n’ai pas dit "oui". Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, à moi, votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires ? Moi, je peux dire "non" encore à tout ce que je n’aime pas et je suis seule juge. Et vous, avec votre couronne, avec vos gardes, avec votre attirail, vous pouvez seulement me faire mourir parce que vous avez dit "oui"".

Christian Dalimier (qui prend aussi en charge le chœur) a voulu une mise en scène sobre, dans des costumes et un décor aussi discrets qu’intemporels d’Hélène Kufferath. Evelyne Rambeaux est une Ismène aux allures de cariatide, déchirée entre son appétit de vivre et son amour pour sa sœur. Le garde de Christophe Lambert assume vigoureusement le rôle de la plèbe telle que la voyait Anouilh, soucieuse seulement de sa survie et de son bonheur immédiat.

Quant aux deux protagonistes principaux, Antigone et Créon, leur joute verbale fait tout le sel du spectacle. Le conflit de génération est total et irréductible : chacun a raison dans sa vérité. L’issue est inéluctable. Et on sort de là tout enivré de paroles, en se demandant qui de la jeune fille ou du vieux roi l’emporte en nous-mêmes


Modave, Château, jusqu’au 29 juillet (durée 1h45). Infos : 085.41.13.69, www.modave-castle.be