Du ciel à la terre : un cri

Ambitieuses, ô combien, les propositions, dans la cour d’honneur, de Wajdi Mouawad (les trois premiers volets du "Sang des promesses" donnés en une nuit, cf LLB du 11 juillet) puis de Krzysztof Warlikowski qui, avec "(A)pollonia", revisite l’histoire récente du monde en s’appuyant sur des textes divers mêlés aux héros de l’Antiquité.

Marie Baudet
Du ciel à la terre : un cri
©D.R.

Envoyée spéciale à Avignon

Ambitieuses, ô combien, les propositions, dans la cour d’honneur, de Wajdi Mouawad (les trois premiers volets du "Sang des promesses" donnés en une nuit, cf LLB du 11 juillet) puis de Krzysztof Warlikowski qui, avec "(A)pollonia", revisite l’histoire récente du monde en s’appuyant sur des textes divers mêlés aux héros de l’Antiquité. Du metteur en scène polonais, on gardait le souvenir effaré, vociférant, interminable et violent de "Purifiés" de Sarah Kane, montré à Avignon mais aussi notamment au KunstenFestivaldesArts. Sa nouvelle pièce, créée en mai dernier au Novy Teatr à Varsovie, sera présentée au Théâtre de la Place, à Liège, fin octobre, et à la Monnaie, à Bruxelles, début décembre.

Clytemnestre, Agamemnon, Iphigénie, Oreste, Admète, Alceste, Phérès, Apollon, Thanatos et Héraclès sont les personnages de ce collage-fleuve (4 h 30, entracte compris) présenté en polonais surtitré. De ces figures, Warlikowski fait l’illustration - irriguée de mythologie, bien sûr, et de clichés en partie détournés - de faits saillants dans la marche du monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Si les textes originels (Eschyle, Euripide) servent ici avant tout de sous-texte, les écrits de la pièce sont empruntés à des plumes aussi diverses que Rabindranath Tagore, Jonathan Littell, Hans Christian Andersen, J.M. Coetzee ou Hanna Krall, entre autres. C’est un personnage bien réel qui donne à l’ensemble son titre : Apolonia Machczynska-Swiatek, dénoncée pour avoir abrité chez elle vingt-cinq juifs, jugée par les Allemands, fusillée. Et désignée comme Juste parmi les Nations en 1997.

Avec ses tableaux multiples, "(A)pollonia" d’un côté éclaire l’histoire, mais de l’autre ne réussit pas entièrement à lier son propos. Les couches s’appliquent, l’une après l’autre, mais l’une chassant l’autre. Rien d’opaque pour autant dans cet exposé esthétiquement très réussi, même si rien de rigoureusement neuf ne se fait jour dans l’usage, notamment, de la caméra et du gros plan.

La seconde partie rendra moins nets les contours de la chose, avec deux discours successifs et sujets à controverse, établissant un parallèle entre l’Holocauste et un massacre continu d’animaux, revenant sur les rôles dans l’histoire d’Apolonia Machczynska, utilisant la poésie, questionnant le facteur humain.

L’artiste associé de la 63e édition du Festival d’Avignon, lui, clôturait à Châteaublanc son cycle brassant les questions de la filiation, de la guerre, du récit, avec "Ciels". Plus radicale que les trois pièces précédentes, voire s’en voulant le contrepoint, cette création rassemble les spectateurs dans un quadrilatère blanc, sur des tabourets pivotants, entourés de l’action comme de sons et d’images, les scènes se déroulant en hauteur, dans des cases peu profondes. Le dispositif est intriguant; sert-il le propos ? Oui dans le sens où, comme les personnages du récit, agents enquêtant sur une menace terroriste, le public se trouve cerné. Moins clairement à considérer que, de même que l’écriture de Wajdi Mouawad, sa mise en scène ici, pour audacieuse qu’elle paraisse, n’en pèche pas moins par excès de symboles.

L’auteur dit vouloir "une langue de colère, d’action, d’engagement, de gestes qui ne puisse pas être récupérée" et se défend ainsi d’un théâtre dénonciateur, malgré son sujet: de probables attentats, le soupçon islamiste, la fragilité apparente d’une autre piste, trop poétique pour être prise au sérieux. Mais si le jeu lui-même nous parut par instants outré - et nécessitant rodage -, le suspense est mené avec habileté, là où un interlude d’images d’abord, de sons ensuite, enveloppe littéralement les spectateurs d’évocations violentes.

Pas de violence mais une force inouïe et fondatrice traverse la pièce que Nacera Belaza danse, avec sa sœur Dalila, dans le très bel et pur écrin de la chapelle des Pénitents Blancs.

Les deux silhouettes apparaissent d’abord, en chœur, dans une lente mais déjà lancinante rotation pour, définitivement, faire face au public. Un mouvement, un balancement est amorcé qui, bientôt, semble ne devoir jamais finir. Les pieds ancrés dans le sol, le haut du corps seul se meut, dans un ensemble rotatif, aller-retour des bras, de la tête, du buste, de rares variations s’invitant, fugaces.

Un même costume d’un violet lumineux vêt les deux jeunes femmes : pantalon bouffant, tee-shirt ample à manches courtes sur tee-shirt à manches longues, cheveux noués en chignon serré ; seuls le visage, les mains, les pieds sont nus. Le son, lui, s’offre feuilleté, d’une chanson de Nina Simone en boucle à la voix divine de la Callas, en passant par une percussion sourde ou le rythme singulier d’une prière.

Nacera Belaza se présente comme musulmane, en quête perpétuelle d’un terrain commun entre sa vie spirituelle et son art. Chorégraphe et danseuse depuis quinze ans, elle - que nous découvrons ici, avec "Le Cri" - signe une danse épurée de tout artifice et pourtant d’une richesse confondante. Du début à la fin des cinquante minutes de la pièce, le mouvement semble centré, comme issu du plus profond de l’être, sinon de la nuit des temps, offert et en même temps sur le point d’y retourner. Intense, infini. Ce qu’elle appelle "une trajectoire sans destination". On songe à "Fase" d’Anne Teresa De Keersmaeker pour la radicalité du mouvement perpétuel et aux travaux plus récents de Brice Leroux sur la boucle et la persistance rétinienne. On s’éblouit d’un film qui radicalise encore l’accélération jusqu’à la suspendre. Cette "petite forme", si simple, touche à l’essentiel - à découvrir aux Halles de Schaerbeek le 13 mars 2010.

Festival d’Avignon, jusqu’au 27 juillet. Infos : +33-(0)4.90.14.14.14, www.festival-avignon.com

Bruxelles-Avignon en moins de cinq heures : www.sncb.be