Du Caire à la Fête de la bière

Si Pippo Delbono, pour "La Menzogna" présentée dans la cour du lycée Saint-Joseph d’Avignon cet été, et au printemps prochain au Théâtre de la Place, à Liège, s’est basé sur l’incendie de l’usine Thyssen-Krupp et ses conséquences tragiques, il ne dresse pas pour autant un état des lieux.

Marie Baudet
Du Caire à la Fête de la bière
©PHILE DEPREZ

Si Pippo Delbono, pour "La Menzogna" - sa dernière pièce en date, créée à Turin en octobre dernier, présentée dans la cour du lycée Saint-Joseph d’Avignon cet été, et au printemps prochain au Théâtre de la Place, à Liège -, s’est basé sur l’incendie de l’usine Thyssen-Krupp et ses conséquences tragiques, il ne dresse pas pour autant un état des lieux. Et si le "Mensonge" évoqué enveloppe autant l’industrie que la politique ou le clergé, avec de très nettes allusions, le spectacle se dévoile plutôt, selon l’habitude du metteur en scène italien, comme un rituel teinté d’autobiographie. L’émotion y est présente, tout comme une certaine froideur, costumes ou soutanes, latex et talons aiguille à l’appui. Images fortes, certes, mais non moins empesées des symboles qu’elles charrient, tandis que hurlent les chiens Sans doute eût-on aimé toucher à "la complexité du monde", inépuisable sujet de Delbono, de façon ici plus première, même si l’on goûte toujours à la sincérité de l’artiste et à l’authenticité de son propos livré dans la diversité des êtres, profondément touchants.

Le théâtre documentaire vint avec un de ses "spécialistes", Stefan Kaegi, du collectif Rimini Protokoll, et sa nouvelle pièce "Radio Muezzin", créée au Caire. A la recherche de "l’humanité derrière le cliché", le metteur en scène suisse a dû négocier ferme avec les autorités religieuses égyptiennes quant aux limites de la représentation, très codifiées dans l’islam, et jusqu’au choix des muezzins qui allaient paraître sur scène - dans leur propre rôle, donc. Car à l’origine de ce travail figurent à la fois ces voix qui à plusieurs heures du jour appellent les fidèles à la prière, et le phénomène - en cours - de centralisation technique, de radiodiffusion de l’appel.

Ainsi, sur le plateau (et c’est au cloître des Carmes qu’à Avignon cela se passe, avec vue sur clocher, en arabe surtitré en français et anglais) couvert d’un tapis à motifs semblable à celui qui revêt le sol des mosquées, quatre hommes définiront tour à tour leur parcours - nom, lieu de naissance, domicile, situation familiale, formation - et leur rôle dans la communauté. Du plus modeste, l’électricien attaché bénévolement à sa mosquée, au muezzin presque star, qui côtoie les chefs d’Etat, participe à des concours de lecture du Coran et pratique l’haltérophilie. Le cinquième protagoniste, lui, est technicien radio et explique le processus qui fera qu’une voix, dûment sélectionnée pour ses qualités, non enregistrée, diffusée en direct, en remplacera désormais plusieurs.

D’aucuns auront reproché à Stefan Kaegi de n’opter pour aucun point de vue, chose pourtant indispensable au "théâtre digne de ce nom". Nous voyons là, ou plus exactement dans le fait d’éviter tout discours sur l’islam et donc tout poncif, la vraie et puissante originalité d’un spectacle qui n’en reste pas moins à nos yeux théâtral, tout documentaire qu’il fût. L’exposé est bel et bien mis en scène, avec une dramaturgie à la fois linéaire et malicieuse, un travail du son et de l’image vidéo très étroitement intégrée au spectacle: lieux, vie des muezzins, consignes du ministère de la Religion, là aussi données sans jugement. L’angle de vue, non religieux, on l’aura compris, apparaît bien plus clairement social; on découvre une articulation par classes, en plus d’une mutation de la tradition et donc de l’emploi.

Didactique et pourtant sensible, "Radio Muezzin" n’omet pas l’humour ni n’oblitère les décalages propres aux regards de cultures diverses. Une œuvre utile à découvrir fin février à Anvers et début mars à Bruxelles, aux Halles.

C’est au tout début de septembre que deSingel, toujours, à Anvers (de même qu’en novembre le Palais des Beaux-Arts de Charleroi), accueillera le "Casimir et Caroline" d’Ödön von Horváth mis en scène par Johan Simons et en musique par Paul Koek.

Dans la cour d’honneur, la fable que l’auteur situe pendant la Fête de la bière à Munich occupe un échafaudage grimpant à l’assaut du Palais des papes. "Enjoy" en lettres géantes et scintillantes, voiture sur scène et petit orchestre sur chaises de plastique, voilà pour le décor - presque un envers. Le contexte, lui, est de crise, appelant les échos actuels sans heureusement les surligner. Casimir vient de perdre son emploi de chauffeur. Il perdra aussi sa fiancée Caroline, séduite par une chimère de progression sociale, tandis que les ivresses tourbillonnent, que les audaces et les lâchetés s’entrechoquent.

Il n’est pas facile de se mesurer à la cour et sa démesure; l’équipe belgo-néerlandaise (NTGent et Veenfabriek) aura en outre à affronter pendant la représentation des huées dont elle se remettra avec panache et sensibilité. Si "Casimir et Caroline", à notre avis, ne mérite aucunement tant de véhémence, on regrettera cependant que la musique, d’abord kitsch et amusante, finisse par aplatir les dialogues, joués en français. Tandis qu’un rideau de néons, justifiés par l’effet fête foraine, gomme pour sa part la profondeur d’un spectacle par ailleurs doté d’interprètes remarquables.


Festival d’Avignon, jusqu’au 29 juillet. Infos : +33-(0)4.90.14.14.14, www.festival-avignon.com Bruxelles-Avingon en moins de cinq heures : www.sncb.be