L’Europe désemparée de Marthaler

Alors qu’on annonce l’ouverture du Festival de Bayreuth, pour sa 98e édition, par la reprise du "Tristan" de Christoph Marthaler (d’après le "Tristan et Isolde" de Wagner, sa mise en scène avait été copieusement huée en 2005), le metteur en scène suisse livrait au 63e Festival d’Avignon sa dernière création théâtrale.

M.Ba.

Alors qu’on annonce l’ouverture du Festival de Bayreuth, pour sa 98e édition, par la reprise du "Tristan" de Christoph Marthaler (d’après le "Tristan et Isolde" de Wagner, sa mise en scène avait été copieusement huée en 2005), le metteur en scène suisse livrait au 63e Festival d’Avignon sa dernière création théâtrale.

"Riesenbutzbach. Eine Dauerkolonie" ("Une colonie permanente"), créé comme à son habitude avec la complicité de la scénographe allemande Anna Viebrock et de la dramaturge Stefanie Carp, place une humanité disparate au cœur d’un univers clos mais multiple, au fronton duquel sont inscrits ces mots : "Institut von Gärungsgewerbe", soit "Institut des industries de fermentation". L’inspiration est réelle (l’enseigne d’une usine désaffectée, à Berlin), et l’allusion voulue au processus théâtral selon Marthaler : une longue maturation.

Le texte, par exemple, ne prime pas dans ce travail-là. Le lieu vient avant tout, l’espace de jeu, proposition à partir de laquelle l’équipe commence à imaginer le spectacle. En l’occurrence une vaste salle, croisement de bureau, de chambre, de salon, mais aussi des garages, un balcon, le tout dans les ocre, beige, marron, avec papier peint à motifs, câbles électriques emmêlés, fauteuils de jardin vintage.

Après le lieu vient la musique, le travail vocal, les chants : "Un moyen parfait pour unir tous ceux qui vont partager le plateau", selon Christoph Marthaler. Un moyen aussi d’élaborer des images. Stefanie Carp assiste à ces répétitions et, à partir de là, affûte ses propositions textuelles, avec éventuellement des emprunts (comme, ici, à Elfriede Gerstl, Sénèque ou Emmanuel Kant) mais en évitant les collages : "J’aime les brisures, les cassures", affirme la dramaturge.

C’est sensible dans la première partie de "Riesenbutzbach". Le verbe rare jaillit par bribes. Les corps prévalent dans un univers qui tient, alors, plus de la chorégraphie que du théâtre. Difficile, pendant un temps, de savoir où mènera ce spectacle.

Puis les figures s’affinent, la parole se délie, les quinze acteurs, également pour la plupart très bons chanteurs, se déploient, l’humour déferle et la crise - ah la crise ! - s’invite comme par surprise. Ce pourrait être un poncif ; c’est ici le sujet pur et dur et drôle et parfois émouvant d’un théâtre qui n’expose ni n’explique mais propose et fait sentir. Les individus et le collectif, l’Europe encore privilégiée mais déjà ô combien désemparée, le brouillage progressif des frontières entre l’économique et le politique, l’angoisse, le repli, l’envie d’évasion, l’abondance virtuelle et les réelles étroitesses

Avec sa délicatesse et ses moments suspendus - qui doivent beaucoup à Monteverdi, à Bach, à Satie ou aux Bee Gees -, avec ses passages carrément désopilants et son finale culotté, "Riesenbutzbach" désarçonne dans l’instant et séduit durablement.

Christoph Marthaler sera, avec l’écrivain français Olivier Cadiot, artiste associé à l’édition 2010 du Festival d’Avignon.