"Fragile" et heureux de l’être

Un nuage se sépare. Un avion, à faire pâlir le plus riche des gosses de riches, se pose sur le tarmac. Après le débarquement d’une guirlande de passagers arrive celui des colis. Etiquetée "Fragile", comme le titre du spectacle de la Cie Gare Centrale, spécialiste du théâtre d’objets, une boîte en carton, pleine de lapins en peluche, sort des soutes à bagages.

Laurence Bertels
"Fragile" et heureux de l’être
©D.R.

Un nuage se sépare. Un avion, à faire pâlir le plus riche des gosses de riches, se pose sur le tarmac. Après le débarquement d’une guirlande de passagers arrive celui des colis. Etiquetée "Fragile", comme le titre du spectacle de la Cie Gare Centrale, spécialiste du théâtre d’objets, une boîte en carton, pleine de lapins en peluche, sort des soutes à bagages. L’oreille du troisième doudou ne résiste pas à l’épreuve des tests de conformité. Mauvais augure, à l’instar de la boîte "irregular" posée près des barbelés Avouons-le, nous ne connaissons pas par cœur l’œuvre de Pipilotti Rist, mais nous aimons l’idée selon laquelle "les messages véhiculés sur le mode émotionnel et sensuel peuvent briser plus de préjugés et d’habitudes que des dizaines de pamphlets et de traités intellectuels". Une phrase qui prend tout son sens dans le cadre du théâtre pour enfants à l’honneur à Huy cette semaine. Encore dépourvus de références intellectuelles, ils sont touchés par les spectacles qui font appel à leur ressenti. Derrière l’humour et la cruauté, ils discernent la tragédie humaine parfois dénoncée. Comme dans "Fragile", ce spectacle issu des squattages poétiques de la Compagnie Gare Centrale et mis en scène par Agnès Limbos, désireuse de transmettre son savoir-faire.

Mission accomplie, qu’il s’agisse de "Kliki", "Rubby rubbish" et "Fragile", trois histoires imaginées, contées et manipulées par Isabelle Darras et Julie Tenret à coups de Playmobils, de Match box et de poupée mariée chiffonnée. Tout un univers qui parle aux enfants comme aux parents et qui enrichit les arts de la scène en les dotant de formes théâtrales renouvelées.

On a chacun les tragédies que l’on peut. Celle de Manu n’est pas à négliger même si, devenu adulte, il la regarde autrement, comme le marronnier de l’école soudain moins imposant. Manu, alias Maxime Durin, conducteur chevronné malgré quelques excès de vitesse, dus au trac de la première sans doute, nous invite dans son bus. Aménagé pour la circonstance, celui-ci respire le voyage, les photos souvenirs et les cartes postales. Les banquettes ont été remplacées par des gradins collés serrés. Seul au milieu de tous, Manu s’apprête à nous parler de Tam, le petit nouveau de l’école avec lequel il désire nouer une amitié exclusive. Ecrit par Eric Durnez pour Une Compagnie, "Tam" renvoie inévitablement au "Petit Nicolas", surtout dans sa première partie. Un copain Raoul qui a un cheveu sur la langue, un Monsieur Punaise qui porte bien son nom, l’institutrice qui parfois sort de ses gonds et les parents à qui l’on ne dit pas toujours la vérité

On quitte ensuite la chronique scolaire pour se concentrer sur la tragédie de Manu, ce geste irréparable, ce mensonge lourd à porter et surtout ces sorties de routes que l’on a tous empruntées. Un voyage scolaire drôlement tendre pour des classes vertes différentes.

Retour au mariage avec deux spectacles moins conséquents mais néanmoins plaisants. Si la mariée de la Gare Centrale finit sa vie dans une poubelle, celle de la Cie Arts et couleurs risque de se retrouver sur un lit d’hôpital.. C’est que les portes volent dans "La Femme, le mari et le poisson", une comédie mise en scène par Martine Godard qui respire la fraîcheur, l’humour et le bonheur. Chacun de leur côté, Lily et Jacky se lèvent au son de Sole Mio. Ils semblent faits pour s’entendre mais la maladresse de Jacky va coûter cher à Lily. Succession de gags et de coups bas dans ce vaudeville bon enfant qui dénonce malgré tout l’absurdité des conflits. La Cie Arts et Couleurs a trouvé un ton qui lui convient, sans audace mais avec authenticité, un ton qui, lui aussi, ravira les enfants.

Plus de questions, enfin, à l’issue de "Le Bonheur, c’est un grand lac plein de crabes". Ce vaudeville pour adolescents rappelle combien l’habitude tue le couple. Bourré de faiblesses du côté de la mise en scène et du jeu des acteurs, la pièce surprend cependant car on ne s’y ennuie pas. Grâce au second degré, qui gagnerait certes à être plus assumé. Et à la chanson coup de soleil de Richard Cocciente, qui résonne encore.