Fin de partie dans la Perle des Ardennes

L’apéritif entretien qui clôt traditionnellement le Festival de théâtre de Spa reste un moment privilégié. Ce samedi, on pouvait y rencontrer des spectateurs de la toute première heure, comme ce monsieur qui avait 15 ans en 1959 et ne manquerait pour rien au monde \"son\" Festival.

Philip Tirard
Fin de partie dans la Perle des Ardennes
©Collard-Neven

L’apéritif entretien qui clôt traditionnellement le Festival de théâtre de Spa reste un moment privilégié. Ce samedi, on pouvait y rencontrer des spectateurs de la toute première heure, comme ce monsieur qui avait 15 ans en 1959 et ne manquerait pour rien au monde "son" Festival.

Cette année, devant une soixantaine de personnes réunies à la Guinguette, Armand Delcampe a commencé par un de ces discours improvisés dont il a le secret. Déplorant la disparition de l’esprit de démocratisation culturelle des pionniers de l’après-guerre, il a souligné deux points essentiels : la nécessité d’attirer davantage de jeunes au Festival et l’urgence à signer un nouveau contrat programme.

Depuis 2006, en effet, le Festival reçoit d’année en année la même dotation, c’est-à-dire, si l’on tient compte de l’érosion de la valeur de l’argent, une subvention en diminution constante. L’absence chronique de la ministre de la Culture ou d’un membre de son cabinet - particulièrement sensible en ce 50e anniversaire - a sans doute valeur de symbole à cet égard, témoignant du manque d’intérêt des pouvoirs publics.

Après cette mise en perspective aussi colorée que passionnante des enjeux qui engagent l’avenir de la manifestation, parole fut donnée à l’assistance. Le "buzz" du jour était sans conteste la découverte de Julie Duroisin la veille dans "Emma", une variation sur la Bovary de Flaubert écrite par Dominique Bréda tout spécialement pour cette jeune comédienne récemment sortie du Conservatoire de Bruxelles. Les éloges ont giclé, suivis d’applaudissements nourris.

"Lorenzaccio" fut le spectacle souffre-douleur de la rencontre, encore qu’un spectateur romaniste tempéra la réprobation générale, disant y avoir retrouvé "le bruit et la fureur shakespeariens, typiques du premier romantisme français". À Spa, on connaît ses classiques. Sans fuir les modernes pour autant : nombreux commentaires élogieux pour les "Deux petites dames vers le Nord", admiration pour Jean-Claude Frison dans "L’Apostat", enthousiasme pour "L’Envoûtement" de Jean-Pierre Dopagne, etc.

Il n’est jusqu’au doyen de la paroisse qui ne fit un plaidoyer pour les "Trois vieilles" de Jodorowsky par la Compagnie Point Zéro : Jean-Michel d’Hoop n’en est pas encore revenu ! On ne dira pas que le public de Spa n’est pas ouvert

Notre conclusion personnelle sera pour la dernière création du Festival 2009, "S.T.I.B." de Geneviève Damas. Passant du monologue au duo, la comédienne et auteur de "Molly à vélo" ne rate pas le virage. Dans cet attachant spectacle d’une heure dix réglé avec finesse et à propos par Janine Godinas, les deux comédiennes jouent une rencontre qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Par la grâce (forcée) des transports en commun (d’où le titre : "S.T.I.B. Suite de Trajets Infra-humains Balisés"(1), Magda et Eva entrent en collision inopinée.

Et c’est le coup de foudre amical entre la jeune déclassée sociale fraîchement montée de sa province et de son foyer d’accueil vers la capitale (Geneviève Damas) et la jeune auteur de nouvelles (Isabelle Defossé) qui vit de petits boulots et lit Marcel Proust dans le tram. Dans ses déclarations d’intention, l’auteur dit avoir voulu reconduire au féminin la formule éternelle du clown blanc et de l’auguste : elle y est parvenue.

Certains reprocheront peut-être à ce spectacle des touches de sentimentalité à la limite du mélo - mais quoi, Chaplin lui-même ne s’y abandonnait-il pas avec grâce ? Et dans "S.T.I.B.", véhicule très bruxellois, l’humour vient sans cesse cueillir le spectateur au bord de l’émotion. L’interprétation des deux jeunes femmes y est pour beaucoup.

Tour à tour agacée, agressée, attendrie, choquée, puis bouleversée par son inattendue amie du tramway, Eva l’intello, la littéraire, prend quelques leçons de vie auprès de l’inculte Magda. La plus raide sera de s’apercevoir que même en tant qu’artiste, on ne peut impunément prendre la vie des autres en otage, à peine de révéler ses propres contradictions, limites et préjugés.

(1) Louvain-la-Neuve, Théâtre Public, du 8 au 23 octobre. Tél. 0800.25.325. Bruxelles, Le Public, du 11 novembre au 31 décembre. Tél. 0800.944.44.