Dans le pré d’Agora

S’il est une compagnie qui bouscule le théâtre jeunes publics en Belgique, c’est Agora. À cette troupe de la Communauté germanophone, on doit des pièces aussi inoubliables que "Princesse Trouillette", "La femme corbeau", "Mon premier instituteur", "Le cheval de bleu" ou encore "Les croisés" joués à Avignon.

Laurence Bertels
Dans le pré d’Agora
©LLB

S’il est une compagnie qui bouscule le théâtre jeunes publics en Belgique, c’est Agora. À cette troupe de la Communauté germanophone, on doit des pièces aussi inoubliables que "Princesse Trouillette", "La femme corbeau", "Mon premier instituteur", "Le cheval de bleu" ou encore "Les croisés" joués à Avignon. Lorsqu’il est revenu de l’Université de Liège où il avait étudié les langues germaniques et surtout découvert le théâtre, Marcel Cremer, un des grands artistes de notre pays, a décidé de créer un théâtre pour les habitants de la commune de Saint-Vith, histoire d’arroser un peu "la prairie", cette commune aux confins de l’Eifel, à proximité des frontières allemandes et luxembourgeoises et plusieurs fois champ de bataille.

"J’aurais pu créer un club de foot mais c’était déjà fait" nous confiait un jour celui qui a grandi entre l’école, l’église et la salle de fêtes, trois piliers de son art, même si ils y sont parfois malmenés "Les croisés", par exemple, sont sans pitié pour l’église catholique.

La première pièce montée à Saint-Vith était "Die Ermittlung/L’instruction" de Peter Weiss. Elle évoque le "procès d’Auschwitz" à Francfort contre les nazis. Pourquoi cette pièce ? "Pour dire qu’on a collaboré. Il faut commencer par là !" explique M. Cremer.

En arrivant aux Rencontres théâtre jeune public à Huy, festival et surtout marché de théâtre pour enfants et adolescents, Agora crée l’événement.

Sa "Princesse Trouillette" émerge au sens propre - en raison de la scénographie - comme au figuré. Depuis, la nouvelle création de la compagnie est attendue chaque année avec impatience et le rayonnement de la troupe de Saint-Vith créée au départ pour les habitants de la commune dépasse largement les frontières de la Belgique. En grande partie grâce à l’immense personnalité du fondateur de la compagnie. Agora fête ses trente ans cette année et "reçoit" en même temps le centre culturel tant rêvé et redouté à Saint-Vith. Rêvé car il offre enfin au théâtre les moyens de ses ambitions, redouté car la troupe nomade se nourrit de son itinérance.

Trente ans, c’est aussi l’occasion de marquer un temps d’arrêt, de laisser une trace avant de reprendre la route. Raison pour laquelle Emile Lansman a consacré le troisième titre de sa collection "Chemin des passions" à un entretien d’une heure trente avec Marcel Cremer intitulé "Au-delà de la grande prairie". L’éditeur belge publie par ailleurs, en coproduction avec le théâtre Agora, "Des oiseaux à Hamlet. 9 pièces de Marcel Cremer". Deux ouvrages importants présentés aux Rencontres théâtre jeune public lors d’un instant qui aura marqué le festival. Partout où il passe, Marcel Cremer, qui lutte actuellement contre la maladie, laisse une empreinte. Et l’attention était grande lorsque la comédienne Zoé Kovacs a chanté la dernière chanson de la nouvelle pièce d’Agora, "Wanted Hamlet".

"À la fin de la tragédie.

Par une lame empoisonnée

Je ne veux pas mourir

Au bout du monde

Pour le roi du Danemark, Je ne veux pas mourir

Au bout du monde

Pour un roi de l’un ou l’autre monde".

Au-delà de l’émotion, juste et pudique, c’est la démarche artistique qui est présentée dans cet entretien réalisé après une séance de chimiothérapie et de radiothérapie.

"Au bout des nonante minutes, j’étais épuisé" nous confie Marcel Cremer, heureux que les mots de l’auteur aient, grâce à l’éditeur, quitté les feuilles volantes et pris un peu de poids. Sans éditeur et sans lecteur, un auteur, selon lui, n’existe pas.

Passionnant à plus d’un titre et s’adressant à tous, artistes mais aussi spectateurs ou acteurs, ce livre dévoile l’étonnant processus de création d’Agora. Un livre pour tous puisqu’à la question de savoir si le théâtre a aidé à déplacer des montagnes, Marcel Cremer répond : "Je n’ai aucune envie de les déplacer. Je me sens par contre capable d’aider les spectateurs à gravir les montagnes, à franchir les fleuves, à ne pas se perdre dans les forêts noires, à défier les villes, à braver des lieux inconnus. Oui, ça, je veux le faire AVEC les spectateurs. Car je ne fais pas du théâtre pour enfants, adolescents, adultes mais bien avec les enfants, avec les adolescents, avec les adultes" explique le metteur en scène. Pour y arriver, il dit partir de la cicatrice de chacun et remonter à la blessure. Et s’il monte Hamlet, il cherche avec l’acteur quand il a été Hamlet dans sa vie. Là, sans doute, est son grand secret. Pour en savoir plus, promenez-vous dans le pré ou jardin secret d’Agora. Le temps qu’il faudra.

"Marcel Cremer et le Théâtre Agora. Au-delà de la "grande prairie" Entretien avec Emile Lansman. Ed. Lansman, coll. "Chemin des passions"., 47 pp., env. 9 €.

"Des oiseaux à Hamlet. 9 pièces de Marcel Cremer. Lansman Editeur/Théâtre Agora., 186 pp., env. 14 €.