Une question de vie ou de mort

On pourrait parler de "violon d'Ingres", mais c'est beaucoup plus fort que ça : un des plus grands pianistes de la jeune génération, indéfectible ami du Rideau depuis le mémorable "Satie" qui lui fit faire ses débuts à Bruxelles, Alexandre Tharaud, seul en scène, se livre tout entier comme acteur et pianiste.

Une question de vie ou de mort
©DANIEL LOCUS
Martine D. Mergeay

On pourrait parler de "violon d'Ingres", mais c'est beaucoup plus fort que ça : un des plus grands pianistes de la jeune génération, indéfectible ami du Rideau depuis le mémorable "Satie" qui lui fit faire ses débuts à Bruxelles, Alexandre Tharaud, seul en scène, se livre tout entier comme acteur et pianiste (coauteur, aussi), à travers un spectacle sur mesure, écrit, composé et réalisé par l'écrivain et dramaturge Jacques Rebotier. L'alliance est unique, inaugurale, et, après une heure vingt de tête à tête, de corps à corps, avec le jeune "actant" (comment désigner Tharaud dans cette affaire ?), on sort ému, abasourdi, traversé de flèches - de lueurs - d'énergie et de douleur, parfois de sens, parfois de rire.

De quoi s'agit-il ? Le titre de la pièce donne une clef parmi d'autres : "L'Oreille droite" est celle que montre le pianiste (récitaliste) à son public, toujours la même, signe d'un déséquilibre consubstantiel à la situation de celui qui n'a que le vide à sa gauche et environ 3 200 flèches à sa droite, "si la moyenne du public est de 800 personnes, possédant chacune une paire d'yeux et une paire d'oreilles". Mais le public n'est pas le pire comparé aux mille autres pressions qui s'exercent sur l'infortuné héros, venant de son passé, de son professeur, de sa maman, du répertoire, de Luigi (Beethoven) - comme tous les Français, Tharaud dit "Bétove" -, et surtout de cet autre lui-même, le piano, animal redoutable à une queue et à trois pattes, à clavier, à marteaux, à cordes et à dents... La mère, dont on n'arrive pas à couper le cordon, le refuge, l'ultime repos.

La mise en scène de Jacques Rebotier, très plastique avec ses lumières crues, ses ombres portées, ses jeux de noir et blanc (forcément) et ses effets surréels, est miraculeuse de précision, "réglée comme du papier à musique", c'est le seul confort du spectacle.

La langue du même Rebotier est agile et éclatée, parlant de lui (musicien et compositeur) autant que de son acteur-pianiste, fouillant le rêve et la réalité dans un même mouvement, se moquant du temps au bénéfice d'un présent impossible, mêlant les éructations (un peu datées) de celui qui refuse la pompe d'une phrase construite ("écrite") et des séquences de pure poésie. Mais sa langue est aussi musique (écrite), parfois musique sur texte, en imitation, en contrepoint ou en alternance, à la façon du mélodrame classique, en grandes envolées à la Liszt ou à la Messiaen, et, à l'exception de quelques citations orchestrales (sono), toujours au piano.

Tharaud s'est emparé de cette double partition de tout son être, avec fièvre et loyauté, l'acteur faisant un avec le pianiste. Il n'empêche : quand on l'entend vraiment jouer, et la partie piano deviendra de plus en plus exigeante au cours du spectacle, quand on renoue avec son art et sa maîtrise, on se surprend à se demander quelle mouche l'a piqué de se lancer dans cette partie inconnue (pour lui) de la scène, sauf pour échapper à tout ce qui y est évoqué, pour vivre sa propre catharsis.

© La Libre Belgique 2009


Rideau de Bruxelles (Palais des Beaux-Arts), jusqu'au 2 octobre - 02.507.83.61 ou www.rideaudebruxelles.be