Poésie farfelue par acteur déroutant

Jusqu’à ce vendredi au Théâtre de la Bastille, et à partir de mercredi pour trois soirs à Bruxelles, un acteur français aux racines chti donne voix à l’auteur belge d’"Artaud Rimbur", de "Ridiculum vitae" ou de "Portrait de l’artiste en castafiore catastrophique".

Marie Baudet

Envoyée spéciale à Paris

Jusqu’à ce vendredi au Théâtre de la Bastille, et à partir de mercredi pour trois soirs à Bruxelles, un acteur français aux racines chti donne voix à l’auteur belge d’"Artaud Rimbur", de "Ridiculum vitae" ou de "Portrait de l’artiste en castafiore catastrophique". Adapter le verbe de Jean-Pierre Verheggen pour interpréter et mettre en scène "L’Oral et Hardi" a valu à Jacques Bonnaffé un Molière 2009 pour sa Cie Faisan.

C’est que le comédien ne ménage pas plus ses efforts qu’il ne boude son plaisir pour partager les singulières péripéties langagières que s’autorise "notre seul poète baroque flamboyant" - ainsi que le qualifie Jo Dekmine, directeur du Théâtre 140 et enthousiaste défenseur du spectacle. Or Bonnaffé faisant lui-même, tel un échevin de la culture maladroit, candidat improbable à une élection hypothétique, l’introduction de son spectacle ("Avant de prendre la parole, j’aimerais vous dire ces quelques mots"), et voilà déjà un abyme entrouvert. La faille ira croissant, laissant couler des filets volubiles, voire jaillir des fontaines linguistiquement incorrectes et rudement joyeuses.

C’est que Verheggen manie le verbe sans pincettes. Verbe dont l’acteur s’empare sans plus de façons, ni révérence, mais avec un goût du jeu et une endurance de coureur de fond. Verbe qui s’ausculte et s’immole dans le même geste, pour aussitôt renaître plus fort, plus fou, plus féroce.

Ni pièce ni récital, et encore moins récit, "L’Oral et Hardi" se présente comme "allocution poétique". Ce "portrait de l’artiste en hercule de foire, note Jacques Bonnaffé, regroupe quelques grands textes étonnants de Verheggen, ses odes homériques, ses harangues, ses transes linguistiques, ses morceaux de brave homme, ses discours manifestes. Jean-Pierre a le goût du grand souffle épique, même quand ses thèmes ont allure de jeux de mots."

"Engagez-vous dans le langagement", voilà pour le slogan. Mais la langue, aussi farfelue et roborative soit-elle dans ses détours et rebonds, ne fait pas tout. Mise en scène, en jeu, en voix, en corps, et voici un spectacle dont la causticité s’enrobe de tendresse sans jamais céder à la facilité. Sans jamais non plus patiner. Les dérapages sont nombreux pourtant, ingrédients nécessaires, ludiques, modestes et grandioses de ce petit marathon échevelé, où jaillit une tarte à la crème, où lévitent des bouteilles, où celui qui joue commente sa propre performance en un finale étourdissant.

Car on assiste bien là, médusé et ravi, à un grand numéro d’acteur, entre l’art du clown et le slam. Très oral, très hardi. Généreux, hilarant et joli.

Bruxelles, Théâtre 140, du 14 au 16 octobre, à 20h30. Durée : 1h20 env. Tickets : 18 €. Infos & rés. : 02.733.97.08, www.theatre140.be

Entrez Lire propose un Brunch littéraire le dimanche 11 octobre, de 11 à 13h, avec Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé. À Passa Porta, 46 rue Antoine Dansaert, 1000 Bruxelles. Entrée : 5 €, petit déj. compris. Rés. oblig. Infos : 02.513.46.74, www.entrezlire.be